Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby




Nouvelle : Antoine Reaud

Qu’il est facile de se croire capable de gravir l’Everest… avec une bière à la main. Qu’il est aisé de se promettre des aventures toutes plus intrépides les unes que les autres... le cul posé bien au chaud avec un saucisson devant soi. Comme il nous arrive ensuite de regretter ces envolées lyriques. Si vous avez le malheur de croire encore qu’un Homme se doit de “tenir parole”, vous voilà alors enchaîné à des projets biens trop gros pour vous.

C’est plus ou moins ce qui m’est arrivé lorsqu’avec mon comparse de toujours, nous avons convenu de faire l’hivernale de la voie normale du rocher Hans du Lac Blanc. En piolets-crampons. Quelle erreur mes amis mais quelle erreur ! Pour vous éviter bien des problèmes, je vous conseille de tourner sept fois la langue dans votre bouche avant de parler.

Bref, je me dois maintenant de retranscrire cette mémorable aventure de fesses serrées, de vie qui défile devant vos yeux et de sueurs froides.

Tout commence lorsqu’une fois de plus, je m’adresse à mon compère, le regard fougueux : “Viens on fait un peu d’Alpi !”. Pas malin de ma part. J’apprendrai après qu’il ne faut pas chatouiller le grimpeur qui dort car le compère en question en avait plus que marre de ne pas pouvoir voir les Alpes d’un peu plus prêt. Coincé en Alsace avec ce COVID qui n’en finit pas, il se sentait un peu à l’étroit le collègue. Le voilà alors qui me rend mon regard malicieux et qui me répond “Lac Blanc, voie normale, piolets-crampons”. Adjugé vendu ! Et une journée merdique pour les deux prétentieux du fond là, une !





“Lac Blanc. Voie normale. Piolets-crampons”
Dessin : Audrey Macon


Je me dois de préciser une chose avant le début des hostilités : si mon camarade est quelque peu aguerri aux ascensions métalliques, je suis pour ma part plus que novice au maniement des outils hivernaux. Mon expérience se résume à une partie du Spitzkopf l’hiver dernier (avec abandon à la moitié de la course, une sacrée histoire ça aussi) et quelques cascade de glace en moulinette. Je ne sais même pas attacher les crampons aux chaussures. C’est vous dire l’expertise du bonhomme.

M’enfin toujours est-il que nous voilà posés sur le parking au bord du Lac Blanc à déballer toutes nos affaires par terre. Il fait froid bon dieu ! Qu’il fait froid ! Ressenti -15°C qu’ils annonçaient à la météo. Se sont pas trompés les mecs. Je suis cependant tout fier de connaître quelques astuces bien utiles. Comme par exemple celle de ranger ses gants dans sa veste quand tu dois les enlever pour manipuler rapidement quelque chose. Ben oui patate si tu les poses par terre ils se refroidissent alors que dans la veste ils restent bien tièdes. On a même pas commencé l’ascension que je vous abreuve de mon savoir. Attendez la fin du texte pour me remercier pour l’ensemble de mon œuvre, si vous me remerciez à chaque fois que je vous apprends quelque chose vous n’avez pas fini.

Du coup on déballe tout, friends, coinceurs, sangles, dégaines… On emmène les coinceurs mais pas les friends, on se dit que dans la glace ils ne tiendront pas de toute façon (oui, on le regrettera par la suite).

Au bout de cinq minutes une évidence s’impose : ça caille trop bordel de cul ! Je retourne dans la caisse pour enfiler mon pantalon de ski à la place du pantalon de grimpe. Doublé d’un collant, je ne risque plus rien. J’appréhende tout de même un peu le temps que je passerai immobile au relais pendant que l’artiste qui m’accompagne sera en train de galérer.

En parlant de l’artiste, le voilà qui me propose une seconde paire de gant : “C’est utile quand on a une paire mouillée”. Je lève les yeux au ciel et fourre la seconde paire dans mon sac. Je ne vois pas comment mes gants en cuir pourraient être mouillés. Il n’est pas finaud lui. Je fourre aussi dans mon sac ma toute nouvelle maxi doudoune. Avec ça je devrais être au top du top. Je me vois d’ici, OKLM au relais en train de m’enfiler une petite gorgée de thé bien chaud en attendant que le camarade s’élance. Ca va passer crème c’t’histoire.

Les cordes sur le dos, les piolets attachés au sac et les crampons aux pieds, nous marchons fièrement vers le pied de la voie. Je dois même avouer que nous nous la racontons un peu lorsque nous traversons le parking. Enfin moi en tout cas et dans la tête seulement car harnachés comme nous sommes il est impossible pour les quelques randonneurs de remarquer que nous roulons des mécaniques. Je manque même de me trouer le pantalon sur les premiers mètres. Bref.

Pour arriver au pied de la voie, il faut longer le lac par le bas. On quitte la route en escaladant un petit muret de deux mètres. Secrètement j’appréhendais ce passage car il est bien vertical et, même si en été c’est très simple car il y a des petites marches, en hiver c’est autre chose car on ne sait pas où mettre les piolets. Il y a beaucoup de neige. Merde en plus il y a une famille qui traîne. Ils vont voir direct qu’on est pas des flèches.

Comme je suis bon prince je laisse l’asticot qui m’accompagne passer en premier. Il passe crème. Pas si dur. Je m’engage dans sa suite et passe crème aussi. C’est facile l’alpinisme après tout. Amenez-moi le K2 que je vous le croque ! La suite de l’approche consiste à longer une corde fixe puis à remonter un terrain pas trop raide jusqu’au départ de la voie. Cette marche d’approche me met en confiance.

Un peu trop en confiance d’ailleurs. Tandis que nous délovons les cordes je m’exclame sans réfléchir “je pars en premier ! ” Faut pourtant pas sortir de la cuisse de Jupiter pour savoir que c’est une idée à la con ça. M’enfin j’insiste et me voilà au pied du rocher. Prêt à bondir.

Le départ, vous vous en doutez bien je pense, n’a rien d’un “bondissement”. Si je devais le qualifier j’utiliserais un tout autre vocabulaire. “Avec la boule au ventre”, “en ayant les grelots”, ou encore “avec les fesses qui font bravo” seraient des expressions plus appropriées.

Aussi, autre fait d’arme de la part de votre narrateur. Après avoir grimpé seulement deux mètres, voilà qu’un de mes gants quitte sa poche, tombe de quelques mètres et termine sa course dans la neige. Oui, je grimpais en sous gants et j’ai fourré les gants à la va vite avant de partir. “Tu penseras à le récupérer stp ?!” que je beugle à mon pauvre binôme qui doit bien se demander ce qu’il fout là avec un zigoto pareil.

Bon, c’est pas tout ça mais j’ai une longueur à boucler moi. Je ne me laisse pas compter fleurette par les aléas du direct et je me mets à l'œuvre. L’itinéraire direct de la voie me paraît trop difficile. Je décide de bifurquer légèrement sur la gauche jusqu’à une petite terrasse où pousse un arbre pour ensuite mieux remonter dans l’axe de la voie. Pas con.

Sauf que c’est plus facile à dire qu’à faire. Et puis ce zig zag entraîne un sacré mic-mac de corde. Je cravatte l’arbre et fourre un coinceur un peu plus haut car revenir dans l’axe de la voie nécessite un pas un peu aléatoire que je n’ai pas du tout envie d’engager. Résultat des courses je passe bien 20 minutes à me débattre emberlificoté dans l’arbre pour trouver une autre méthode. “Tu fais de l’accrobranche ?” me raille mon foutu binôme. Bordel je n’ai même pas parcouru huit mètres. Je finis par prendre mon piolet à deux mains et je repasse à droite… Pour m’apercevoir que c’est sans issue et que je vais devoir reprendre à gauche.



“Tu fais de l’accrobranche ?”
Dessin : Audrey Macon


“Excuses-moi c’est un peu long…
  - Ne t’inquiètes-pas. Reste concentré. Assures-toi de tes pieds et de tes coincements de piolets. Ça va le faire”.

Il est sympa le binôme, il sait quand rigoler et quand j’ai besoin qu’on me rassure. Je me remets dans la danse et repars sur la gauche. Et comme je suis malin comme un singe, j’ai pensé à séparer les brins de cordes lors des clippages à gauche et à droite pour diminuer le tirage. Puisque je vous dis que je suis bourré d’astuces !

Je continue d’avancer cahin-caha jusqu’à la seconde grosse difficulté. Dernier passage compliqué avant le relais libérateur. Je vais essayer de vous expliquer ça correctement sans que ça soit le foutoir dans vos têtes. Merde c’est déjà plus très clair dans la mienne, de tête. Remarquez, même dans l’action ce n’était pas vraiment clair.

Ah si ça me revient. Alors voilà, imaginez-vous devoir escalader un dièdre dalleux avec une fissure centrale trop large pour coincer un piolet et deux côtés trop lisses pour y poser des crampons. Oh et ce dièdre commence à la taille avec rien en dessous jusqu’à vos pieds posés sur une bonne marche. Heureusement un point est fixé pile-poil au niveau du bodard. Je peux donc me reposer en cherchant une issue. Ca chercher je sais faire, c’est trouver qu’est plus compliqué. Je cherche donc, et durant ses pérégrinations cérébrales je découvre un pied droit très loin ainsi qu’un piolet main gauche très loin également.

Le pied est à la fois loin et loin d’être fou. Le piolet, lui, n’est pas trop mal. Bon laissez-moi cinq minutes pour réfléchir. On est plus à cinq minutes près maintenant de toute façon. Ah voilà ! Ah nan. Ah mais si en essayant… Ah nan. Et si je… nan. Oh ça y est je vais… nan.

Bon, résultat des courses je fais une pédale pied gauche, fous le pied très loin à droite, coince ma main gauche en poing haut dans la fissure puis remonte le pied gauche dans le point. Enfin j’envoie le piolet tout à gauche et relance le pied gauche sur une bonne marche. Me voilà passé. Enfin c’est ce que je crois car la suite reste un poil technique avec une dalle bien compliquée à négocier en crampons, surtout que nous sommes maintenant quelque peu au-dessus du point et que je ne peux placer aucun coinceur.

Oh et pour les ceusses qui ne savent pas ce qu’est une pédale c’est quand tu passes une sangle dans un point pour y passer le pied. Avec autant de connaissances si pointues, j’devrais être au GMHM moi j’vous le dit.

Bon, s’agit de rester calme. Je regarde bien à droite et fini par trouver un relief sur lequel griffer le crampon salvateur. Je sors ensuite en coinçant allègrement la jambe gauche dans la fissure jusqu’à la taille. Sans vergogne. J’avance à la chamoniarde, en saucissonant dans cette foutue fissure. C’est peut-être pas très élégant mais au moins je ne risque pas de tomber.. J’ai déjà du mal à avancer...

C’est donc au bout d’un combat intense qui aura bien duré 1h30 que je clippe le relais. Enfin le relais c’est vite dit… Je choisis un point comme relais car ce dernier est complètement emprisonné dans la glace. Je suis rincé. Essoufflé. Fatigué, non, exténué.

Mais je suis fier comme un coq. Fier car j’ai accompli quelque chose. Fier car je me suis dépassé. Fier car j’ai donné le meilleur de moi-même. Fier car j’ai gardé mon calme alors que j’étais transis de peur. Bordel oui ce que j’ai eu peur !

J’enfile ma maxi doudoune. Je change de paire de gants. Mes sous gants sont détrempés mais avec le stress, aucune information ne remontait au cerveau. Ce dernier faisait barrage : “ Bon sang les doigts vous voyez pas que j’essaye de nous garder en vie là ? J’ai autre chose à faire, je m’occuperai de vous plus tard. En attendant on obéit !” Je bois un peu de thé. Bon sang pourquoi qu’il est déjà tiède le thé ?

Merde c’est qu’on l’entends pas des masses l’asticot en bas. J’ai ravalé toute la corde et crié que j’étais prêt il y a bien 2 minutes déjà. Il doit être en train de se vider la vessie l’animal. Ah, je l’entends me dire qu’il part. “Et n’oublie pas mon gant stp !”

Je ravale, je ravale. Soudain j’entends du bruit. Ca gueule en bas “La rouge !!!” “La rouge !!!”. Ok avec mes zig-zag il doit vouloir être pris sec sur la rouge. Je le sèche bien comme il faut. “ La rouge !!!” “Du mou ! “ Ah nan en fait il veut du mou sur la rouge. Je lui donne du mou sur la rouge. Ça continue de gueuler : “Du mou !!!” “Du mou !!!” Bon sang j’y comprends rien. Je lui donne du mou, il le prend. Je lui redonne du mou, il le reprend. Je lui donne encore quelques mètres et il prend tout. Mais qu’est-ce qu’il fabrique ?!

“Avale !” Ah ben v’là autre chose maintenant. Après avoir pris 5 m de corde, le voilà qui veut que je ravale. Et je ravale les 5 mètres que je viens de lui donner en plus. Mais qu’est-ce qu’il a foutu celui-ci ?

Il démarre bien le bougre, bon rythme. Soudain j’entends quelques jurons. Ah, doit y avoir un truc qui le chiffonne. Puis plus rien, j’avale tout du long avec de légers blocages qui, je pense, correspondent au délogeage des coinceurs.

Soudain, je vois sa petite tête qui sort de la dalle. Alala vous auriez dû voir la tronche du lascar ! Emmitouflé dans sa capuche, la fermeture fermée jusqu’en haut, on ne voit qu’un morceau de son sourire de gosse qui traverse sa trogne.
“ C’est plus dur que tout ce que j’ai jamais fait” qu’il me lance.
  - Ah j’me doutais bien que j’étais pas en train d’enfiler des perles tout à l’heure. Et j’ai rien compris à ce que tu beuglais au départ. Tu me disais quoi ?
  - J’étais parti sans récupérer ton gant. Je gueulais “Du mou” pour pouvoir redescendre.
  - Ah merde, j’avais compris “La rouge” et je croyais que tu voulais du mou que sur la rouge. Et pourquoi t’as gueulé après ?
  - Mais c’est à cause de ce foutu arbre là j’avais le sac tout coincé dedans !
  - Ah ben toi aussi t’as fait un peu d’accrobranche…”

Le compère prend cinq minutes pour boire un coup et se prépare au départ. On ne sait absolument pas où la suite passe. J’ai parcouru plusieurs longueurs dans le coin et je ne sais plus du tout où passe la voie normale, tout se mélange. Apparemment, lui s’en souvient. Bon, le v’là qui s’casse.

La première chose qu’il fait en partant c’est de virer toute la neige d’une terrasse pour voir ce qu’il y a en dessous. Moi je sais ce qu’il y a en dessous, ma foutue tronche qui se ramasse toute la neige. Merci l’ami.

Il part maintenant louvoyer entre les blocs çà et là. Et je peux vous dire que le rythme n’est pas le même quand c’est lui qui ouvre. Vingt minutes plus tard, le voilà qui atteint le relais. Je me prépare à partir. J’avale une nouvelle gorgée de thé de moins en moins tiède. Tiens, je vous offre une astuce de plus. Ne vous embarrassez pas d’un camel back en hiver, le tube gèlera au bout de cinq minutes et il ne vous servira que de poids mort. Au GMHM que j’devrais être j’vous dis !

Je quitte mon nid. Le départ est plutôt technique mais très agréable : tout en douceur. La fine couche de glace ne demande qu’à céder mais si on avance léger ça tient. Bien content d’être en moul’ moi.

La suite est plus tranquille, on longe le gros du rocher par la gauche jusqu’à rejoindre un nouveau foutu dièdre avec, je vous le donne en mille : un bon dieu d’arbre au milieu. Résultats des courses je me retrouve à me débattre dans ses satanées branches pendant que mon camarade se tape des barres. Parmi tous les passages possibles, il a fallu qu’il choisisse celui-ci l’animal.

Toujours est-il que c’est plutôt technique avec quelques pédales pendues à des coinceurs. Sauf que moi je dois les déséquiper les coinceurs. Et pas de coinceur, pas de pédale. Et pas de pédale, pas de pédale. Je tente d’abord de grimper en libre mais on constate vite que mon incroyable talent ne suffira pas. Tombe alors du ciel une pédale salvatrice, enchevêtrement de sangles directement accorchées au relais. Il en a un paquet le bougre.

Je finis par une sortie de piscine de la manière la plus classe qu’il soit : à plat ventre la gueule dans la neige avec les bras en croix pour hisser mon postérieur hors du bain municipal.

Sur cette note esthétique je rejoins mon poto qui est tout tristoune :
“C’est pas très beau, je n'ai pas réussi à retourner dans la voie”. Qu’il me confie.
  - Ben ouep c’est dommage j’aurais bien fait du dur là.
  - …
  - Mais nan t’es fou ou quoi ? J’suis au bout du rouleau là, heureusement que c’était pas plus dur.
  - Ah.   - Ben oui banane, j’ai les fesses contractées depuis qu’on a quitté le parking. Je risque la crampe sphinctérienne à chaque instant.   - Oh.
  - Oui. Et je peux te dire que cette longueur m’a fait le plus grand bien. Bon maintenant ça part où ? Attends la suite c’est la face verticale là ? Impossible que j’fasse ça moi. Hors de question.
  - Ben la voie normale c’est ça. Mais c’est vrai que ça a l’air dur. Peut-être qu’en passant à gauche ça peut le faire.
  - J’sais pas si ça passe à gauche mais je peux t’assurer que j’vais aller voir ça de plus prêt.”

Et me voilà de nouveau parti à l’aventure. Après une traversée de quelques mètres, je rejoins une fissure assez fine entourée de rochers bien lisses. Normalement ça m’aurait fait peur mais là, je ne sais pas pourquoi, j’ai enjambé ça d’une main de maître. Coincements de piolet, coincements de crampons. Tout fonctionne et je passe crème. J’ai même l’arrogance de laisser la neige immaculée à gauche comme à droite. A part la fissure je n’ai touché à rien. GMHM faites chauffer le thé j’arrive.

Avant de retrouver la vierge, j’atteins déjà la grosse terrasse au pied du sommet. Je m’attache à un point et assure mon binôme à l’épaule pour qu’il me rejoigne. “ Et c’était pas donné ta fissure là ? T’es passé comment ? Il n’y avait aucune marque dans la neige”. Fier comme un coq je lui réponds “J’ai tout fait avec la fissure.” Puis je regarde dans le vide d’un air songeur qui je l’espère me donne l’air d’un crack du GMHM qui repense à ses hivernales au Karakoram.

On se retrouve au pied du dernier passage compliqué de la voie mais je ne le sais pas encore. Tout motivé comme je suis, je propose de me lancer à l’assaut des derniers mètres. “Ya qu’à passer la fissure avec le pied ici et le piolet coincé là puis c’est bon.” M’avance-je naïvement.

L’affirmation était bien naïve en effet, car à peine ai-je parcouru deux mètres et clippé le premier point que je demande un bon gros sec des familles. Et à partir de là les amis je peux vous dire que j’ai produit un haut moment d’alpinisme. A base de coinceurs précaires, de zippage de crampons et de piolets qui se décrochent.

Au bout de cinq minutes et de quelques loupés dans la méthode initiale, j’ai soudain la révélation. Je vais faire une double pédale à partir d’un coinceur. Je vais y aller pied droit puis pied gauche pour enfin atteindre la petite marche pied droit. C’est pas très glorieux je vous l’accorde m’enfin si ça peut me permettre de me casser de là...

Je m’élance, je monte les pieds tranquillement et, c’était trop beau pour être vrai, mon piolet droit se dérobe avant que mon pied gauche n’atteigne la petite marche. Et là je peux vous dire que je n’ai pas fait le malin. Oh non.

En un réflexe ultime, j’écarte les coudes in extremis pour me bloquer entre les deux cailloux qui se font légèrement face. Mon dos se contracte en une fraction de seconde, on verrouille. De la fumée s'échappe de mon col. La légende raconte que la terre même trembla face à un tel déchaînement de puissance.

Le réflexe de survie les amis. Quand la contraction de vos muscles est commandée par vos tripes plutôt que par votre cerveau. Je n’ai jamais senti un tel déferlement de force pure. Je ne savais même pas que mon corps pouvait produire une telle force. Je ne suis pas ce qu’on peut qualifier de force de la nature si vous voulez tout savoir. Les mots même “corps” et “force” étaient pour moi antinomiques.

Toujours est-il que grâce à cette contraction dorsale hors du commun j’ai pu remettre mon piolet droit à sa place, replacer mes pieds et gagner la position de repos salvatrice.

M’attend alors une sortie de piscine assez précaire que j’exécute d’une manière peu esthétique, comme d’habitude quoi. Ensuite, affalé la gueule dans la neige, je remercie le ciel d’être encore de ce monde. Reconnaissant de tout ce que la vie m’a apporté (il en faut peu pour me mettre dans de tels états me direz-vous. Mais si je le pense, pourquoi ne pas l’avouer ?).

Le dur est derrière moi.

La fin déroule plutôt bien, plus facile mais il faut rester concentré. En cravatant quelques becquets l’engagement est plus que confortable et j’atteins le sommet au comble du bonheur.

Ainsi, les deux piolets en l’air, face au lac au côté de la vierge, je laisse s’échapper un cri de victoire. Cri libérateur qui expulse mes peurs et mes craintes. Le ciel est bleu, l’air est pur et la vie est belle.



“Le ciel est bleu, l’air est pur, la vie est belle”
Dessin : Audrey Macon


Je me mets à l’aise. Je place mon casque sur la vierge, sécurité oblige. Je retire mes sangles en bandoulières, j’enlève mon sac et ressors ma maxi doudoune. Une petite gorgée de thé froid plus tard, j’installe le relais. A l’autre artiste d’en découdre avec le passage de la mort.

Le pauvre bougre, en plus, il va devoir retirer les protections. Je ne sais pas si ça ne va pas compliquer un peu la tâche. Heureusement si je me place au bord du sommet je peux le voir galérer en direct. Pratique pour pouvoir l’assurer au mieux. Le prétencieux tente de passer sans les pédales. Ah comme il est naïf… Bon le voilà qui y parvient. Merde c’est qu’il se débrouille le loustic. Il me confiera plus tard que pour passer il a crocheté ses deux piolets sur deux toutes petites réglettes dans lesquelles il a placé toute sa confiance. Très peu pour moi je préfère les pédales.

Nous voici donc tous les deux au sommet et il est déjà 16h passé. L’ascension a duré plus de 5h et d’un coup d’un seul, le stress laisse place à la fatigue, la faim, la soif et au froid. Je n’ai plus qu’une envie c’est foutre le camp d’ici et de regagner la bagnole et la bouffe lyophilisée.

On descend en rappel, love les cordes et nous prenons la poudre d’escampette. La descente du chemin se fera en courant pour bien montrer à la plèbe qui galère que pour nous autres, alpinistes, c’est de la rando. Bon et aussi parce que c’est bien rigolo de descendre dans la grosse neige avec les crampons.

Une fois la voiture atteinte, on remplit nos réchauds de neige pour faire bouillir tout ça. Je suis content d’avoir amené la bouffe et le mien, de réchaud. Surtout que c’est moi qu’ai amené la bouffe pour nous deux. Et oui, moi aussi je peux aider le binôme de temps en temps. Cela ne va pas toujours dans le même sens. Sauf que malin comme je suis j’ai oublié les cuillères, j’ai un briquet qui ne marche pas, et je n’ai plus de gaz dans la bonbonne… Question autonomie on repassera.

Et ça je peux vous dire que ça me fait mal au cœur. Je mets toujours un point d’honneur à ne pas être redevable envers mes compagnons de cordée. A donner autant qu’on me donne. C’est pour ça que je suis parti en tête dans la première longueur, c’est pour ça que j’ai pris mes coinceurs, c’est pour ça que je voulais m’occuper de la bouffe. Déjà qu’il me prêtait ses chaussures, qu’on a pris sa caisse et qu’on utilisait sa corde… Ça me rend fou. Et pour être tout à fait honnête, je dois avouer que ce texte participe en partie au règlement de ma dette. Je lui offre un souvenir en échange de l’eau bouillante dans nos plats lyophilisés.

Vu qu’on a qu’un réchaud qui fonctionne et qu’on est pressé, nous nous mettons en route dès que le premier lyophilisé est rempli d’eau bouillante et que le réchaud prépare l’eau pour le second lyo. Je me retrouve alors dans la voiture qui descend les zig-zag à devoir tenir main droite un réchaud allumé plein gaz pendant que ma main gauche s’occupe du volant pour que monsieur puisse bouffer tranquille. C’est n’importe quoi.

M’enfin on est parti alpinistes et on est revenu alpinistes. Enfin on est revenu tout court, et c’est tout ce qui compte.



Ce jeté sommital me donne du fil à retordre
Dessin : Audrey Macon







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