Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby


Une année d'escalade [septembre 2009 - octobre 2010]

Texte : Florent Wolff - Photos : Florent Wolff


#7 Espagne : Margalef

[Récit du 25 février 2010]


Marasme de l'extrême
De l'Espagne, j'ai tout entendu et son contraire : long, court, très long, froid, chaud, très froid, très chaud, sec, humide à trous, à colos, à réglettes, peuplé, désert, facile, dur, etc. Confession préalable et nécessaire ; jamais en 30 ans (dont 15 à grimper), je n'avais mis un pied là-bas.
Depuis quelques années, l'Espagne (sur)occupe la petite scène médiatique de l'escalade. Patxi, Josune, Dani, Ramon, Iker, Edu, Pablo, Tino, Rikar,... Vigoureuse dynastie qui sature les podiums, big wall et autres voies dures, innombrables. Un vrai problème d'ailleurs : l'extrême est si exponentiel que la confusion règne. Rajoutez à cela des noms hispano-cabalistiques, des départs du fond ou autres exercices combinatoires désorientants... Alors, pour démêler ce bazar de l'exploit, prévoyez de passer une heure par jour à apprendre les news de Kairn par coeur, ainsi que les blogs des mutants sus-cités.
J'ai donc décidé de braver les menaces d'excommunication de certains de mes camarades de cordée, et de me rendre en Terre Promise du Neuvième Degré, afin de me faire mon propre avis. Car l'Espagne, on est "pour" ou "contre", mais il semble qu'il faille choisir son camp !

Mecque en Cannes...
Avec Pierre, déjà rompu à la cause Catalane, nous optons pour Margalef, à quelques encablures du fameux Siurana. Margalef, impossible de ne pas en avoir entendu parlé : plus de 100 voies au-dessus de 8a, et véritable laboratoire du 9 pour toutes nos providences de la verticalité. En moins de deux semaines, Adam Ondra, Dave Graham, Nalle Hukkataival, Enzo Oddo, Michael Fuselier, John Cardwell, Iker Pou, Ramon Julian (en j'en oublie sans doute) ont été aperçus ici bas. Un festival people, auquel ne manquait à l'appel que Sharma (je sais, ça fait plus cool de dire "Chris") ; le local de Lerida ne s'est pas montré dans son fameux projet, une belle couenne sur colonnettes. En tout cas, si vous voulez vous rincer les yeux devant cet affriolant aéropage, la croisette de Margalef semble une destination tout indiquée.
Avides d'ataraxie, filez plutôt vers les secteurs à l'ombre et/ou avec plus de marche. Et que les grimpeurs de 6 & de 7 se rassurent, les belles voies, parmi les 500 du site, sont loin de manquer dans ces niveaux.


Enzo Oddo dans Bumbayé (8c+, voisin du "projet de Sharma" en 9b probable)


Land and Freedom
À l'image des républicains espagnols des années 30, soyez résistants ! Mais ici, point de Phalangistes à abattre, mais des phalanges abattues, broyés par des trous lancinants. À Margalef, de nombreuses voies portent la marque du Frankenjura, vous en porterez les stigmates ; les chiquettes sont ici aussi répandue que les oliveraies. Mais, si beaucoup de voies sont courtes, elles sont tout de même résistantes et imposent une autonomie a minima de 20 mouvements. Et que les aficionados du sans fin se rassurent : des voies au relais haut-perché, il y en a. L'Espagne doit tenir sa réputation !
Garantie par des secteurs aux caractères bien différents, la variété fait vertu :
-longueur : de 10 à 35 mètres
-marche d'approche de "néant" (j'ai beaucoup pratiqué) à "longue"
-préhensions : de trous à colo (en passant par la réglette, plus rare)
-couleurs : de gris à ocre en passant par l'orangé, le jaune, le bleu
-profils : de Mouriès au Brotsch
-orientations : des ténèbres aux limelight
-faune : cosmopolite, du débutant au mutant, du compétiteur (en quête de légitimité minérale) au rochassier invétéré, du local bruyant au japonais esseulé, en passant par le français (la frontière n'est pas loin), anglais, hollandais, et (doit-on le préciser ?), l'allemand.
-pour la flore, adressez-vous à Monsieur Wetta, notre botaniste en herbe qui a séjourné à Margalef cet hiver.


Un 7b+ de Margalef


Atmósfera
Isolé, le village de Margalef n'est pas spécialement beau mais recèle un certain charme. En plus de sa belle église bien rénovée, vous y trouverez aussi un bar, un petit restaurant plus que correct, une épicerie aux horaires d'ouverture folkloriques, et le refuge de Jordi Pou (non non, pas le frère d'Iker), grimpeur discret et sympathique, et un des principal équipeur du site (je vous suggère de lire son interview sur le site d'EscaladeMag).
Ce sympathique endroit (offrant un dortoir d'une vingtaine de lits) est idéal pour échanger autour des dernières croix, prendre une douche ou plus raisonnablement une bière, consulter internet (wifi).
La nuit venue, un terrain de bivouac gratuit (avec de l'eau, mais non potable) est une bonne option pour ceux qui veulent fuir les gros ronfleurs italiens du refuge.


Pierre prend le soleil sous Demencia Senil (9a+)


Decepción
Pour contredire un célèbre topographe alsacien qui reproche à l'Espagne d'être "trop parfait", le tableau Margalefien n'est pas tout à fait digne d'un chef d'oeuvre de Velazquez. Certaines voies sont (mal) bidouillées, Demencia Senil (9a+ de Sharma), ne ressemble pas à grand chose (rocher bistré noir peu ragoûtant, et la moitié du temps, une charrette agricole empêche l'accès à la voie), la promiscuité dans certaines classiques (et la patine qui en découle), une météo chaotique en hiver, la saleté de certains secteurs (nous avons mis à profit un aprèm de repos pour en nettoyer un, jonché de détritus en tout genre, mais il y a encore du boulot), ou encore un furieux complexe d'infériorité face à tant de types forts...


Nalle Hukkataival essaye Demencia Senil (9a+)


Epílogo
Une entorse au genou a bêtement interrompu mon séjour ibère, mais une fois remis sur pied (dans un gros mois), je compte bien retourner à Margalef !


A suivre....





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