Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby
REBELLES PAR PROCURATION


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Chronique québécoise par Jean-Pierre Banville



Aujourd’hui, j’amène mon fils au travail avec moi.

Ne me demandez pas pourquoi : vous le saurez bien assez tôt.

Donc je l’amène au bureau… en fait, j’avais un rendez-vous à l’aéroport local tôt le matin où je devais entrer dans la zone sécurisée et visiter certaines installations où on accède que grâce à des clés biométriques. Vous savez… les empreintes digitales et la rétine…

Donc mon fils ne peut venir avec moi!

Je lui demande de s’asseoir juste à coté du bureau de la GRC (la Police Montée, les gars avec le bel uniforme rouge qui attrapent toujours leur homme, la Gendarmerie Royale du Canada) et tout en face des guichets d’Air Canada où d’aguichantes hôtesses ont tout le temps de surveiller le vol des mouches et le pollen dans les rayons de soleil.

Peu d’endroits plus sécuritaires dans mon patelin. 

Il ne doit pas bouger durant quinze minutes : il a un livre et tout est sous contrôle.

 

Je reviens quinze minutes plus tard et il est encore là, bien assis sur sa chaise.

 

Au souper, il me dit, d’un ton badin :

-‘’ Tu sais, je suis allé au toilettes et j’ai fait le tour du terminal pendant que tu n’étais pas là…’’

Suis-je surpris?

Non… je connais mon fils. Il fera tout le contraire de ce que j’ai demandé. Même s’il n’a aucune idée des dangers qui guettent un enfant de huit ans laissé seul dans un endroit public.

Mon fils est un rebelle. Il aime à se donner des illusions de maturité et de liberté. Il repousse ses limites sans se rendre bien compte que déjà elles sont souvent bien au-delà de ce qu’un parent ‘’normal’’ tolérerait. Mea culpa!

 

Je lisais cette semaine les Lettres de l’OPMA.

Les dernières, celles sur la mort en alpinisme.

Pour être franc avec vous, je veux faire parti du panel de discussion. Très intéressant même si un peu éthéré.

Mais surtout je me disais que jamais, en escalade, on aurait une telle discussion car jamais on affronte la mort.

La mort est évacuée de notre pratique.

Ce qui, pour ma part, est une bonne chose considérant que la mort me poursuit depuis des années. Je suis mort à cinq ans et elle rode toujours autour de moi depuis ce temps. Je suis mort un huit décembre, il y a quarante sept ans.

 

Donc, en escalade, la mort n’entre plus en ligne de compte.

Ce qui signifie que l’escalade n’est pas un sport extrême.

Il y a des accidents, c’est certain. Comme il y a des accidents mortels dans les rues de votre municipalité. Ça ne signifie pas que les conducteurs impliqués étaient des conducteurs de Formule Un risquant leur vie à 250kms à l’heure.

Un accident en escalade demeure un accident. Un faute banale résultant par un décès totalement hors norme.

 

Dans mon livre à moi, vieux débris rongé d’histoire ancienne, le seul sport extrême ayant jamais existé demeure le combat de gladiateurs. Un gagnant et la mort pour l’autre participant. Des intéressés parmi mes lecteurs ?

Suivi de près par les joutes du Moyen Age. Les combats à pied : le dernier debout est le gagnant… les autres sont morts ou estropiés, raccourcis, amputés, achevés.

Il y a aussi la merveilleuse tradition japonaise de l’apprentissage par l’exemple (voir ‘’Le sabre et la pierre’’) qui amenait des jeunes à se frapper à coups de bâton sans concession. Un gagnant et, au mieux, la clinique pour le survivant.

Il y a bien la chasse aux animaux sauvages qui était un sport extrême à un moment donné. Hélas, l’avènement des armes à feu a tué le plaisir.

 

Vous voyez donc la différence entre un ‘’vrai’’ sport extrême et une version ‘’light’’ : dans le ‘’vrai’’, vos chances de survie sont de 50% ou moins. 75% des chances que le survivant soit blessé assez gravement.

 

L’Everest, c’est 1 sur 10 qui meurt !

On est déjà loin du combat de gladiateurs.

Je serais curieux de connaître les statistiques pour les courses automobiles. Ce doit être très sécuritaire, meilleur de beaucoup que le 1 sur 10.

 

L’escalade dans tout cela?

Laissez-moi rire!

C’est tellement pépère qu’on peine à retenir une clientèle qui cherche quelques frissons éphémères. Ils vont vite vers le kayak ou le ski hors-piste. Même le ski de fond parait plus entraînant que la lente ascension d’une falaise où la chute équivaut à peine au thrill des manèges de foire. Une petite randonnée en bicycle dans un quelconque centre-ville d’une cité américaine apporte plus d’adrénaline que Chilam Balam à vue.

 

Je crois avoir prouvé mon point de vue. Personne ne peut contester les faits.

Mais j’en entend, là, dans le fond de la salle, qui murmurent le mot ‘’solo’’.

Patrick et Alain et Dean… attention : le solo n’est pas une pratique courante. Ce n’est pas une pratique de marge non plus. C’est un acte individuel, le fait d’une microscopique portion de l’humanité qui affronte ses démons. Rien à voir avec un sport. Marcher sur les lignes blanches de l’autoroute durant l’heure de pointe, est-ce de la randonnée?

 

Or tout notre environnement social, tout le marketing, toutes les publicités, tous les groupes organisés misent sur une image de l’escalade, image cent fois reprises et exploitée.

Nous sommes asociaux. Nous sommes différents. Nous sommes anti-conformistes.

Parce que nous voyons la mort de près (…), nous hurlons avec les loups. Nous ne vivons qu’à la brunante, nous sommes durs, aguerris. Nous ne craignons rien. Nos dérives nous appartiennent et les règles de la société ne s’appliquent pas à notre groupe.

Serions-nous d’essence divine? On pourrait le croire.

 

Pourquoi personne n’ose crever la bulle? Expliquer à tous que l’asocialité et l’anti-conformisme ne sont que des illusions créées de toutes pièces.

Rien de plus conformiste qu’un groupe de grimpeurs au pied d’une falaise.

Rien de plus social que les grimpeurs de SAE.

Portant tous les mêmes vêtements griffés, ayant tous un équipement identique (pressions sociales obligent), visitant tous les mêmes falaises à la mode, sortant peu de leurs petites salles, visionnant tous les mêmes vidéos, débitant tous les mêmes lieux communs.

 

Étrange communauté qui se veut différente pour les mauvaises raisons. Et qui, en se peignant ainsi dans un coin, s’enlève toute crédibilité quand vient le temps de négocier les accès, l’équipement, les budgets.

Encore plus étrange, c’est que les ‘’décideurs’’ ne se décident pas à modifier l’image du sport.

Oui, il y a des marginaux en escalade. J’en suis un et je peux le prouver.

Mais la majorité des pratiquants ne le sont pas et ne le seront jamais. Ils sont souvent attirés vers notre sport grâce à cette image idéalisée et repartent vite, la queue entre les jambes, vers d’autres sports plus dramatiques.

 

Je veux l’escalade comme sport passion, comme sport plaisir. Comme dépassement athlétique. Comme lieu de rencontre. Je ne veux pas d’Olympiques, ni de comités, ni de drapeaux. Je ne veux pas de dopage ni de juges pourris. Je ne veux pas d’un sport qui renouvelle 50% de sa clientèle à tous les deux ans. Je ne veux pas de contes à dormir debout sur les dangers de notre pratique, sur notre marginalité, sur notre statut hors norme.

 

J’aimerais voir le milieu de la grimpe attirer la jeunesse non pour lui dire qu’en grimpant elle va se démarquer… mais bien pour lui dire qu’en grimpant, elle risque fort d’avoir du plaisir.  Et que le plaisir risque de durer une vie.

 

Mon rejeton de huit ans, lors de sa visite à l’aéroport, a pris beaucoup plus de risques que la majorité des grimpeurs en une vie de pratique. C’est à se demander ce qu’il va faire plus tard. Sans doute que le monde de la grimpe lui paraîtra bien fade, lui qui – comme Obélix - est tombé dedans à sa naissance.

Le parapente? Le base-jump? Le ski? La luge sur route? La lecture de romans policiers?

Il va me surprendre, je n’en doute pas.

 

Autre chose…

Le concours Erotico-Littéraire. J’avais mentionné la veille de Noël comme date de tombée. Considérant le fait que le nombre de textes reçus se rapproche du zéro absolu, je propose une nouvelle date : le 31 janvier 2008 !

Si nous avons reçu au moins cinq textes à cette date, le concours sera lancé. Sinon, il  faudra me rendre à l’évidence : ça n’intéresse personne, le sexe!


Je pensais aussi lancer un prix annuel : le Rouzo.

Le Rouzo mettrai en valeur la pire performance en falaise ou en bloc. La pire performance au niveau social, bien entendu… je ne veux pas entendre parler de mousses et de lichens et encore moins de réchauffement climatique. Il fait -23 avec le vent dehors…

C’est une idée qui me trotte dans la tête et je vous reviendrai si j’arrive à l’arrimer avec une quelconque réalité.






JPB






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