Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby


Propos recueillis par David


Nina Caprez est l’une des grimpeuses les plus talentueuses de sa génération. En couennes, elle a notamment réalisé Les spécialistes, 8b+ au Verdon, ou encore Guère d’usure 8c à Claret, en passant par Les mains sales, 8b à Buoux. Mais Nina s’exprime aussi superbement en grandes voies : Silbergeier, 8b+ au Rätikon, La Ramirole, 8b au Verdon en passant par l’ascension d’Orbayu, 8c au Picos de Europa… Nina dispose d’un carnet de croix fourni et d’une solide expérience qui rendrait jaloux(ses) nombre de grimpeurs(euses). Elle fait l’honneur à escalade-alsace.com d’une petite interview. Rencontre avec un personnage haut en couleurs à l’image de celles de la Suisse : son pays natal !





[Photo : Jason Bagby]


Escalade-Alsace : Quand et comment as-tu commencé l’escalade ?

Nina : Je me suis mise à la montagne à 13 ans, mais j’ai commencé l’escalade relativement tard : à 17 ans seulement.

EA : Tu avais déjà ta/tes Rock Stars ?

Nina: Du tout ! Je n’y connaissais rien à ce monde et dans ma petite vallée natale on était un peu coupé du monde. Plus tard il y avait Beat Kammerlander qui m’a beaucoup impressionnée, mais plus par les voies qu’il a ouvertes que par sa personnalité.

EA : Tu as fréquenté quelques temps le monde de la compétition : qu’est ce qui t’a attirée et t’a finalement fait quitter cet univers?

Nina : J’ai été attirée par les destinations où les compétitions avaient lieu. Ca m’a permis d’aller en Chine et dans des endroits assez exotiques on peut dire. J’ai aimé découvrir ce milieu mais je n’ai jamais réussi à m’y exprimer pleinement comme en falaise, alors je me suis dit que la compète c’était amusant mais que je n’y trouvais pas une grande satisfaction.

EA : L’olympisme en escalade, tu y vois quoi?

Nina : C’est un bon moyen de faire connaître l’escalade. Mais je suis contente de ne pas avoir à y participer…

EA : Changeons de sujet : aujourd’hui, de quoi vis-tu ?

Nina : Bonne question. Je ne m’appelle pas grimpeuse pro parce que je trouve que ce nom est inapproprié pour ce que je fais. Je vis de mon art. Je motive les gens à mener une vie qui est en accord avec eux-mêmes et l’environnement. Je dégage une grande joie de vivre et je trouve qu’on n’a aucune raison de se plaindre quand on vit en Europe. Je transmets une envie d’aller dehors, de développer la curiosité d’aller voir ce que la vie peut nous offrir et j’essaie de mettre des mots sur le dépassement de soi. Donc je fais ça en tirant sur quelques prises et mes sponsors me payent pour ça. Plutôt cool, non ? A part ça je travaille un peu en ouverture, je fais pas mal de conférences et je retape des vieux appartements pour les louer après.

EA : Penses-tu que l’avenir de l’escalade soit conditionné par le sponsoring ?

Nina : Du tout. Le sponsoring a énormément changé ces vingt dernières années. A l’époque, les « pros » ont été très bien payés pour faire simplement des voies dures. Aujourd’hui tout est différent. Il y a tellement de grimpeurs forts, que la perf en soi n’est plus très importante. Le sponsoring peut être un soutien pour t’aider à atteindre un public plus large, mais au final ça apporte très peu niveau finances par exemple. Moi je trouve ça bien. À mon avis tous ceux qui sortent du lot ont une grande réflexion sur ce qu'ils font. Ils ne sont pas juste des machines qui sont payés pour être fort, ce sont des gens qui trouvent un sens dans ce qu'ils font et qui veulent transmettre ça aux autres.

EA : Aujourd'hui, les grimpeurs professionnels sont très médiatisés à travers la presse et les sites internet spécialisés. On y voit des vidéos qui, dans l'esprit, se ressemblent beaucoup et dépeignent des portraits souvent très similaires (qui certainement ne le sont pas en réalité !). Selon toi, est-on arrivé à un âge de l'escalade standardisée ou tout du moins, vendue comme telle?

Nina : Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui surfent sur cette vague. Mais bon, à nous de choisir le moyen de communiquer et l’outil pour y arriver. Vivre de la grimpe implique aussi d’être innovant, créatif ; repousser ses limites, notamment dans sa manière de communiquer.

EA : Tu sembles avoir une personnalité très à part de la plupart des grimpeurs professionnels car tu n’hésites pas à te frotter à des standards de difficulté comme à Buoux, ou chez toi dans le Rätikon, ou encore à décoter des voies comme à Oliana. Cela te vaut-il quelques remontrances de la part du « gratin » de la grimpe ?

Nina : Quand j’ai quelque chose à dire je le dis, je m’en fiche un peu si ça plait ou pas. La plus grande difficulté c’est de trouver les bons mots. Je grimpe dans des voies qui m’inspirent, j’essaye de chercher une excitation dans ce que je fais et puis voilà, parfois les cotations demandent à être remises un peu en questions….

EA : On entend souvent dire que la tendance actuelle de l’escalade sportive c’est les gros dévers, les grosses prises et surtout… une difficulté amoindrie (ou tout du moins « transformée ») par rapport aux standards de l’époque. En témoigne notamment cet échange entre Caroline Ciavaldini et Jibé Tribout à propos des voies d’Orgon. Toi qui a visité beaucoup de voies, de différentes époques et de différents styles, y a-t-il du vrai dans ces dires?

Nina : Je trouve ça normal qu’aujourd’hui on va plutôt aller chercher des gros dévers que des petites prises parce que la grimpe en salle nous rend à l’aise dans ce style. Les voies old school demandent souvent un bon feeling, du courage et du sang froid. Contrairement aux voies déversantes qui demandent une bonne préparation physique et sont moins aléatoires. À mon avis, un bon grimpeur sait grimper dans tous les styles et il adore jongler entre tout ce que l’escalade d’aujourd’hui peut lui offrir.

EA : A ce propos, la nouvelle Mecque de l’escalade sportive semble être située en Espagne : pour toi, y a-t-il une raison à cela ? Que penses-tu des cotations espagnoles de manière générale ? Restent-elles cohérentes avec leurs voisines françaises, allemandes, suisses, anglaises… ?

Nina : Tout le monde aime aller en Espagne parce qu’on y retrouve souvent le soleil en hiver ! Ensuite ce qui concerne les cotations, parfois c’est un peu n’importe quoi mais on ne va pas non plus faire un scandale. De toute façon, dès qu’on grimpe dans des voies de l’époque comme à Buoux, Saint Léger, Céuse ou encore le Verdon, on se rend vite compte de la « vraie » cotation des choses. Mais c’est aussi plaisant de grimper dans des voies qui déroulent et où on fait la croix plus facilement. Là dessus je pense qu’on est tous d’accord, non ? ;-)


Nina au Kronthal [Photo : Yann Corby]


EA : Tu as participé à l’événement Petzl «J’irai grimper chez vous. » qui s’est installé en Alsace il y a quelques mois. Qu’as-tu pensé de notre région et de notre rocher ?

Nina : J'ai tout simplement kiffé ! Les gens, l'architecture, le paysage et les falaises ont eu quelque chose de magique, de différent et de très beau. J'en garde un très très bon souvenir.

EA : Une voie, un site t'ont-t-ils marquée en particulier ?

Nina : Le site du Windstein m'a beaucoup marqué. J'ai trouvé ça sacré de pouvoir grimper sur ce château en grès et c'était wild !

EA : Tu as pu enchainer Les associés directe, 7c+ au Windstein, ouverte en 1986 par Stefan Glowacz : comment as tu trouvé la voie ? (ndlr : chez nous, c'est une classique !)

Nina : Formidable dans un cadre complètement atypique !

EA : Tu suis un entrainement particulier ou tu ne fais que grimper ?
Que conseillerais-tu aux gens qui ne peuvent grimper que le week-end, pour continuer à progresser ? (Dieu sait que nous sommes nombreux dans ce cas…snif !)

Nina : Tout mon entrainement est basé sur l’escalade. Je fais pas mal de bloc en salle ce qui me permet de progresser en force et en puissance. A part ça j’aime me balader ou courir en montagne ce qui entretient une bonne forme générale. J’ai un mode de vie assez sain. Je dors beaucoup et je ne mange que ce que la nature peut m’offrir. J'aime le bon vin, c’est la seule chose qui me pose problème parfois… ;-)

EA : Tu as des projets dans l’immédiat ? Quels sont-ils ?

Nina : Oui, je vais retourner à Smith Rocks en mars. J’ai dû abandonner un beau projet pendant mon trip précédant à cause d’une météo assez capricieuse. C’est la voie « To Bolt or Not to Be », le premier 8b+ américain. Et ensuite je vais attaquer le chapitre Yosemite, enfin !



Nina dans l'arrête de Spank the Monkey, 8b à Smith Rocks, USA [Photos : Jason Bagby]


EA : On essaye évidemment de ne pas penser en termes de niveau dans notre activité mais pourtant, quand on lit les cotations incroyables de tes dernières ascensions, il nous vient une question évidente : à quand le 9a pour toi? Tu as déjà essayé ?

Nina : Oui j’ai essayé un 9a à Siurana pendant deux hivers. La voie s’appelle La Reina mora. Mais j’ai perdu un peu la motivation parce que ça me demande trop d’entrainement et puis je suis passée un peu à autre chose pour être honnête. Je suis beaucoup plus attirée par la montagne aujourd’hui et je ne ressens aucun besoin de faire une croix dans le 9ème degré. Mais ça c’est ma motivation personnelle qui change relativement souvent…

EA : Je ne te cache pas que je serais très heureux de voir un jour des news de croix féminines dans le 8b voire plus, sur notre site alsacien préféré. Que conseillerais-tu aux filles (et aux mecs d’ailleurs !) de notre région pour se dépasser ? Te souviens tu d’un déclic particulier dans ta vie de grimpeuse ?

Nina : C’est une très bonne question ça. Moi j’ai eu un déclic quand j’ai quitté la Suisse pour venir vivre en France. À ce moment là j’ai réellement commencé à prendre ma vie en main et j’ai réussi à me détacher du regard et du jugement des autres. Ensuite j’ai pu mettre ça en place dans l’escalade. J’ai arrêté de faire comme les autres, de les regarder et de me comparer à eux. Je me suis laissée guider par ma propre intuition, et par les occasions qui se sont présentées. La base pour réussir à se dépasser c’est grimper dans une voix qu’on aime et qu’on a choisie. Plus on aime grimper dedans et plus on aime tout ce qui va autour (le lieu, les copains, l’ambiance à la falaise) plus on a de chances de réussir. Parce qu’à la fin tu souhaites que ces bons moments que tu passes dans la voie et à ses pieds, durent le plus longtemps possible parce que c’est tellement bien ! Et paf, tu fais la croix parce que ton cœur et ton âme ont été en harmonie.

EA : Faisons fi des cotations, des discordes éthiques et des vidéos standardisées… Comment nous présenterais-tu, avec tes yeux et ton coeur de passionnée, notre activité : l’escalade ?

Nina : On a tout simplement de la chance de pouvoir grimper. C’est un sport complexe, il faut quand même avoir les moyens et les différentes infrastructures. Personnellement j’ai une vague de joie qui me prend à chaque fois que je touche une prise. Je vis l’escalade d’une manière très intense et elle m’aide à mener une vie simple, seine et à fond dans le partage.

EA : Aura-t-on le plaisir de te recroiser en Alsace d'ici quelques temps ?
Nina : Je ne pense pas y retourner dans l’immédiat mais avec moi tout est ouvert !:-) En tout cas j’en garde un très très bon souvenir et encore une fois, je me sens chanceuse d’avoir eu cette occasion de découvrir ce beau coin de la France.


Merci Nina, on te souhaite la plus franche réussite dans ta passion et d'ores et déjà "bravo" pour ce que tu y as réalisé.



[Photo : Yann Corby]








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