Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby
LE MUR DE LA PANIQ


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Chronique québécoise par Jean-Pierre Banville


Je suis demeuré silencieux trop longtemps.
J'écris toujours, surtout pour la radio, mais depuis mars je ne trouvais pas la volonté d'écrire sur la grimpe.

L'hiver fut long mais intéressant avec toutes ces nouvelles falaises et tous ces nouveaux projets. Le " printemps ", c'est une autre affaire…
La maladie a revisité ma famille non pas une, mais deux fois.
Gère Mène est encore en convalescence. Ma mère ne voit plus rien ou presque.
Moi, j'ai été malade durant un mois mais je ne suis pas allé voir le docteur. Le tout a débuté le lendemain d'un repas de moules, une semaine avant Pâques. J'étais tellement faible que je devais me coucher en arrivant du bureau!

Rien à voir avec l'escalade, vous me direz!
Non, pas réellement.
Mais les moments creux de notre vie ont un impact direct sur notre motivation.

D'autant plus que, par un curieux hasard, le vide s'est fait autour de moi au même moment. Plus de nouvelles, plus d'appels sur Skype, plus de projets. On a décidé que je devais être trop vieux, trop excentré, trop excentrique ou simplement trop dérangeant pour la stabilité du petit monde de l'escalade.
Il se passe tellement de choses, d'ailleurs, dans ce petit monde!

Il faut que je le dise…
Quel vide, mes amis, quel vide!

Individuellement, nous avons tous du plaisir.
Preuves par l'exemple : François Colas et sa bande de zouaves dont on se demande comment ils peuvent grimper avec des veines qui contiennent un liquide rouge autre que le sang.
Et le zal qui visite présentement le sud des États-Unis. Les autorités ont demandé aux habitants de se munir de bouchons protecteurs pour ne pas qu'ils entendent les insanités débitées tant au pied des falaises qu'aux restaurants et hôtels. Et le petit couple d'équipeurs qui nettoie les falaises au ''blower'' tout en surveillant une douce enfant digne de mon propre rejeton (et toute aussi volubile…).

Mais passé le stade individuel ou celui des petits groupes fermés, point de salut.
Morne, morne, morne.
Aucune vision, aucun futur sauf la répétition de ce qui fut fait hier.
Une ou deux autres strates de fonctionnaires en plus; des commissions et des décideurs qui ne viennent souvent que mettre la pagaille (vous espériez quoi???).
Les mêmes vieilles ritournelles qui ne règlent rien. On chiale après les salles! On déteste les débutants (qui ne connaissent rien… comme si nous, on en connaissait plus en commençant!)! Le terrain d'aventure n'est pas protégé contre les vilains équipeurs (à cinq douzaines par toute la France à faire du TA de couenne, ils peuvent pas être partout!) et les grimpeurs qui ne sont pas assez ''verts''.

Vous auriez dû me voir il y a un mois : j'étais vert du matin au soir et je ne me suis même pas plaint!

Depuis cinq ans, je remarque qu'on se lamente de plus en plus. Sans arrêt. Une plaie.
On critique même les meilleures volontés uniquement pour prouver qu'on existe - et au diable le fait qu'on ne connaisse rien ou juste assez pour avancer quelques arguments qui ne tiendrait pas la route devant un sophiste sur la brosse depuis huit jours.

C'est le festival des nombrils!

On se regarde le nombril et on le trouve beau et profond à souhait!

Et bien, chers nombrillistes, j'ai une petite nouvelle pour vous.

Moi, j'en ai deux, des nombrils!

Oui, deux. Et ça me donne le droit d'écrire et de vous critiquer comme il me plait jusqu'à la fin de ma vie. Et chez nous, on vit vieux…

Oui, Claire, j'ai deux nombrils et Marc Antoine te le confirmera.

Ça m'a fait mal, cet abandon de tous sauf ceux que je sais maintenant être mes amis les plus fidèles. Ça m'a fait mal, toute cette souffrance autour de moi. Ces heures à la clinique avec ma mère. Gère Mène à l'hôpital. Cette vie de con sans espoir… on dit que l'enfer, c'est l'éternité sans espoir. Et bien je connais l'enfer. Je mange, je bois, j'écoute, mais il y a une dissociation en quelque part.

Il ne me reste que ma passion et celle-ci est assombrie ( pas longtemps, je vous le jure) par un milieu qui surnage. Qui semble aller vers un cul de sac, un peu comme le dodo. Vous savez, cet oiseau trop nul pour avoir le réflexe de fuite face à un prédateur! Je ne juge pas le dodo… mais le milieu de la grimpe… on triche même au Piolet d'Or alors on dit quoi à nos enfants?

Il faut être positif! Je regarde Gère Mène et ses rendez-vous chez tous les spécialistes de la région. Jamais une plainte malgré son état de santé, une maladie qui tue. Qui a tué sa mère, sa grand-mère, ses tantes. Elle est tannante pas qu'un peu (je vous conterai la semaine prochaine) mais jamais elle ne se plaint.
Elle vit le moment présent au maximum!
Elle a des projets. Elle a l'énergie. Elle vit chaque minute! L'été est revenu avec son lot d'insectes piqueurs. Je supporte peinture et rénovation. Rien n'est pire qu'une Gère Mène en convalescence…

Je n'attends plus des projets, des messages, des conversations vides de sens. Je n'attends rien sinon que la présence de quelques amis sincères et la pétarade de ma perceuse. La surprise d'une photo dans mon courrier, le retour de ma forme, les sourires au bas d'une paroi. La guérison de Gère Mène. Le bien être de ma mère. Le sommeil de mon rejeton…

Parce qu'ultimement nous sommes seuls. Nous sommes responsables de notre propre plaisir. Chaque minute perdue à critiquer, à magouiller, à convaincre, à vouloir jouer au gérant d'estrade, à gravir les échelons vers une notoriété de décideur, à perdre sa vie à la gagner tout en piétinant la foule sous ses pas, et bien chacune de ces minutes en est une de moins à jouer à l'hédoniste et à prendre plaisir à vivre sa vie.

Parce que la vie, on ne sait jamais quand on en sort. Et que le dernier moment de regret ne sera pas celui du message de haine sur un forum, du moment de gloire en petit comité pour empêcher les autres de grimper ou d'équiper, du vilain tour à la communauté en ouvrant un site payant (oui, ça arrive bientôt) . Non, le dernier regret sera cette belle journée de soleil perdue à ne pas grimper!

Je ne convaincrai personne. Surtout pas mes amis. Eux, ils profitent au maximum. Malgré les coups du sort. Ce sont des hédonistes qui s'assument.

Quelle pitié pour les autres…

Pour fêter mon retour, je me suis acheté des ''New Mugen'' et je suis allé les essayer sur la plus belle paroi découverte depuis quinze ans. J'ai équipé quelques voies hier et on les a toutes essayées tellement que j'ai de la difficulté à fermer mes mains ce soir. C'est tellement plus agréable que de planter des fleurs ou tondre le gazon. Tellement plus agréable que de ramasser les amas dans le sous-sol. Certainement mieux que de faire de la peinture à l'intérieur.
Beaucoup plus agréable que vivre par procuration. Certainement mieux que l'isolement et le sentiment de dépit.
Énormément plus agréable que la maladie.

Considérant son angulation et le style des prises, ce nouveau mur devrait être baptisé le ''Mur de la Panique''.
Considérant les aventures arctiques de mon ami Dany et les déboires de Gère Mène, nous pourrions facilement modifier et le baptiser le '' Mur de la Paniq''.

Paniq étant - tous mes lecteurs le savent - le mot Innuktituq pour ''femme''.
Un grain de sagesse Inuit! Un rayon de soleil dans la nuit arctique.
Paniq!
J'ai frappé un mur et c'était celui de la Paniq!!


JPB






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