Le meilleur des cordes

© Escalade Alsace
Yann Corby


Une année d'escalade [septembre 2009 - octobre 2010]

Texte : Florent Wolff - Photos : Florent Wolff, Pierre Bollinger


#5 Etats-Unis : (S)Myth Rock

[Récit du 22 novembre 2009]

Jeudi 19 novembre, au petit matin, sous des bourrasques glaciales, nous quittons tristement l'Oregon, terres austères mais attachantes. Croissant, sévère, le froid aura eu le dernier mot, gelant notre motivation.

Avec le Yosemite, les Gunks et Joshua Tree, Smith Rock est des épicentres de l'escalade nord-américaine. Pendant 15 ans, des noms classieux, des lignes ahurissantes, des arrêtes élancées tranchant un ciel plus bleu qu'un océan, un rocher dont on n'oserait rêver, ont nourri mes fantasmes de grimpeur. Alors oui, immanquablement, je fus ému d'arriver ici, d'apercevoir en pleine nuit la Monkey Face, son rictus simiesque haut perché, devant un parterre d'étoiles. Le lendemain, lorsque, avec Pierre, nous pénétrons silencieusement le cirque de Smith Rock, notre découverte prend l'allure d'un pèlerinage : White Wedding, To Bolt Or Not To Bolt, Scarface, Rude Boys, Chain Reaction, Darkness at Noon, Just Do It, East Face... Des lignes (d)étonnantes, des voies majeures qui ont crée l'histoire. L'impression de traverser un musée de la verticalité nord-américaine. Mais oui, ces voies existent bien, ailleurs que dans les livres et les magazines. Nos doigts se posent délicatement sur ces roches orangées comme s'il s'agissait de ruines antiques et fragiles, nos mirages de pierre deviennent réalité ; rien que ce moment vaut le déplacement.



Watts, précurseur de l'escalade sportive
Au début des années 80, Alan Watts fut l'un des meilleurs pionniers de l'escalade sportive aux États-Unis, en équipant du haut, en utilisant des spits, en laissant les dégaines en place, en travaillant des voies quitte à multiplier les chutes, ou alors en les moulinant ; l'objectif était de pouvoir enchaîner ces itinéraires à la difficulté d'avant-garde. Malgré les fortes oppositions des grimpeurs traditionnels (du Yosemite aux Gunks), Watts a continué à libérer des voies, au milieu de faces réputées ingrimpables. Grimpeur à plein temps, sa vieille Datsun orange faisait partie du paysage.
Son plus beau fait d'armes est sans doute son enchaînement en 1985 d'East Face, fine fissure remontant toute la Monkey Face, premier 8b des États-Unis, et qui est resté, pendant 14 mois la voie la plus dure du pays. Franchement austère, East Face a été enchaînée en 2004 par le canadien Sonnie Trotter, coinceurs au baudrier...

Jibé (im)pose les standards
Véritable livre d'histoire, le secteur des Dihedrals regroupe parmi les premiers 5.12 & 5.13 du pays (Chain Reaction, Darkness At Noon), et surtout le premier 5.14 (8b+) d'Amérique, To Bolt Or Not To Be (dont le nom évoque bien les débats qui occupaient alors l'escalade aux États-Unis). Libéré en 1986 par Jibé Tribout, après 10 jours de travail, cette ligne d'un peu plus de 35 mètres remonte un mur légèrement déversant, aux prises peu apparentes. C'est un test technique, nécessitant beaucoup de doigts (et de la peau dessus !), de la mémoire (les placements sont "au millimètre"), et une excellente continuité pour aborder avec lucidité le crux qui se situe au niveau du neuvième point. La voie reste d'ailleurs peu gravie ; moins de 20 ascensions en bientôt 25 ans...
Réputée plus "faisable" (car plus "physique"), la longue arrête de Scarface se situe à quelques encablures à gauche de To Bolt. Il s'agit cette fois du premier 8b+ gravi par un américain. En 1987, venu de l'est du pays (des Gunks, non loin de New-York), le musculeux Scott Franklin a d'abord répété To Bolt avant de libérer Scarface prouvant qu'il était capable de rivaliser avec les Européens, ou les locaux de Smith... On notera que Jerry Moffat a fortement impressionné en réalisant ces deux voies, ainsi que White Wedding (8b/b+, enchaîné par Pierre en deux essais durant notre séjour) en seulement un mois.
Les performances de ces grimpeurs Européens ont fortement légitimé l'implantation de l'éthique de l'escalade sportive aux États-Unis, démarche initiée par Watts une petite dizaine d'années auparavant.
On ne pourrait clore ce chapitre sans évoquer la libération de Just Do It, en 1992, par Jibé Tribout. Située juste à gauche d'East Face, cette voie, qui avait résisté à Raboutou, Franklin ou encore Jim Karn, impressionne par sa pureté (où sont les prises ?) et sa longueur. Et il s'agit rien de moins que le premier 8c+ d'Amérique.


Tim Garland à l'essai dans Villain (8b+). Après que Geoff Weigand ait fait la première de la voie, à ce moment côtée 8b, il a souhaité la rendre plus dure en bouchant une prise d'un repos, mais, la voie ainsi modifiée est finalement devenue trop dure pour lui... Jibé Tribout, avançait, lui, très bien dans Villain, mais en utilisant avec une méthode "non approuvée". Durant une nuit, les prises utilisées par Jibé dans sa nouvelle séquence furent bouchées par un local peu scrupuleux, rendant vaines les tentatives du grimpeur français...


L'histoire se répète
Si Smith Rock a réussi aux Européens jusqu'au début des années 90, aujourd'hui, le style d'ici ne correspond plus aux standards actuels de la difficulté en escalade ; ses lignes sont quelques fois engagées, belles mais austères, très techniques et à doigts, réclament du sang-froid et une gestion scrupuleuse de votre peau (sur la première phalange uniquement !). Pour exemple, j'ai passé dix jours dans un 8a+ sans pouvoir l'enchaîner ; un vrai nightmare !
Pierre a bien sûr visité Scarface, To Bolt, Just Do It ; soit la difficulté intrinsèque de ces itinéraires, soit le froid (difficile à gérer dans des voies longues), soit des doigts ensanglantés l'ont découragé à s'investir davantage dans ces voies, durant ce séjour. Pierre pensait avoir trouvé un nouveau projet, avec Starvation Fruit, long 8c parcourant une trentaine de mètres sur la grande face, plus ensoleillée. Hélas, au troisième jour, une coupure sur l'index puis le majeur l'ont empêché de continuer. C'est donc les doigts pansés, avec une gigantesque branche de bois, que Pierre a effectué sa dernière montée dans Starvation, pour récupérer, découragé, les dégaines.... Nous avons eu un peu plus de réussite dans des voies un peu plus courtes (jusqu'à 8a+ me concernant). Et Pierre aura réussi à libérer un projet (Shoot'm Up 8c) équipé il y a une dizaine d'années. L'enchaînement s'est passé sous mes encouragements, et ceux de Tim et Ian, les deux meilleurs grimpeurs de Smith aujourd'hui, sincèrement heureux de voir cette ligne enfin gravie !


À défaut de redpoint, Pierre, les doigts en sang, effectue un beau "woodpoint" dans Starvation Fruit (8c).

Ian Caldwell, l'un des meilleurs grimpeurs du coin, essaie Shock an Awe (8c+), la voie la plus dure de Smith Rock. Interminable, Shock an Awe combine l'intégralité d'un 8b+ avec la section dure de Villain (8b+), un infâme passage sur monodoigt sur des pieds ultra précaires, pour enfin terminer dans la dernière section dure de Lucky Pigeon (8a+).


Florent en plein "Discours de la méthode" avec Tim, prof de math, et local incontournable de Smith
Florent, repos à la bibliothèque de Bend - Billard, au Twins, le pub qui fut notre "seconde maison" pendant notre séjour à Smith


La vie à Smith
Autant l'escalade peut se montrer difficile, comme les conditions météorologiques, vraiment (trop ?) froides en novembre, autant notre séjour à Smith et dans ses environs s'est confortablement déroulé. À l'opposé de l'ambiance du Yosemite, nous nous sommes vraiment sentis bien accueillis ici ; même les rangers du parc (qui, pourtant, ne grimpent pas) sont venus féliciter Pierre après sa première ascension. Les grimpeurs locaux nous ont facilité la tâche en nous conseillant des itinéraires, en nous prodiguant les indispensables méthodes dans ces voies "beta intensive", ou en nous invitant chez eux pour quelques verres de vin, bien au chaud.
Les jours de repos, absolument nécessaires après deux jours d'escalade ne fut-ce que pour la récupération épidermique, se déroulaient souvent à Bend, ville de 90 000 âmes qui, chose rare ici, dispose d'un vrai centre-ville, avec ses immeubles centenaires, ses bars chaleureux, ses restaurants plus que corrects, sa bibliothèque dont j'ai écumé le rayon "escalade". Les 10 derniers jours, nous avons décidé de découvrir un peu plus Redmond, 5 miles au sud de Smith Rock ; ses 30 000 habitants s'étalent au milieu de vastes rues, résidentielles (maison sans étage à la qualité douteuse) ou commerciales (fast food, commerces automobiles). Le soir venu, les plus motivés se retrouvent au Twins, pub local où vous aurez, pour 2,50 $, votre Bud' en pression, et pour 75 cts, une partie de billard (qui est gratuit le dimanche !) . Au premier abord, l'ambiance peut sembler un peu "rude", mais si vous daignez revenir deux ou trois fois, on vous accueillera comme si vous habitiez Redmond depuis 4 générations ! Les tournées s'enchaîneront au rythme des tournois (de billard), sous la musique du Jukebox crachant des tubes éculés mais enjoués. Les gens, de tout âge (au-dessus de 21 ans, la limite légale pour sombrer dans le vice ici-bas), viendront vous parler, chaleureusement. Les débats s'agiteront vers les fins de soirée, mais la bonne humeur restera de mise. Vous l'aurez compris, le Twins est vite devenu notre deuxième maison.


La Dodge a besoin de nouveaux pneus - Opération réchauffement du Nutella, après une nuit où le mercure est descendu à -7°


Pour conclure, puisqu'il le faut bien ; Smith est l'endroit le plus attachant que nous ayons visité ; nous l'avons quitté à regret à cause du froid, en nous promettant d'y retourner. Je fus aussi ému de découvrir Monkey Face dans la nuit, que de me retourner une dernière fois, jeter un ultime regard à ce cirque minéral inouï, que nous avons laissé dans une froide pénombre.

A suivre....





Merci à nos partenaires :
       Les habits de Pierre et Florent      
   








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