Des Tours d’Areu aux Fiz !
Récit du week-end de grimpe de Lucas Schwinte et Sylvain Guinot entre les Tours d'Areu et les Fiz.
Vendredi 21/08/2026 - Route chalet de Mont Ferron :
Je rejoins une nouvelle fois Sylvain, seul, et une nouvelle fois le Grand Capucin nous échappe. Dehors, la pluie martèle la vallée depuis le matin tandis qu'en altitude, l'hiver semble déjà avoir repris ses droits. Les prévisions annoncent de la neige et des températures comprises entre -6 °C et 1 °C à l'Aiguille du Midi. Inutile d'insister. Nous revoyons le programme : les Tours d'Areu demain et les Fiz dimanche, afin de laisser au socle le temps de sécher.
Après 5 h 30 de trajet, avec les essuie-glaces à fond la moitié du temps et quelques bouchons, j'arrive enfin au parking situé sous les chalets de Mont Ferron. Le silence de la montagne a remplacé le bruit de la route. J'aménage la voiture et m'installe dans mon sac de couchage. J'éteins la frontale à 23 h 15.
Samedi 22/08/2026 - Tour d'Areu - Aguirre : 200 m ED+ 7b>6c P1
L1 7a / L2 7a+ / L3 7b / L4 6c+ / L5 7a / L6 7a
J'ai plutôt bien dormi malgré deux réveils nocturnes provoqués par une fuite dans le matelas que j'ai dû regonfler à chaque fois. Sylvain me rejoint au parking à 9 h. Petit coup de crème solaire pour éviter de revivre le coup de soleil du Tour des Aiguilles Rouges, préparation du matériel, puis c'est parti pour 700 m de dénivelé avec une attelle à la cheville gauche, elle aussi vestige du Tour des Aiguilles Rouges réalisé à la journée.
Je n'ai plus mal que depuis mardi, j’espère que cela ira. Très vite, en sortant de la forêt, nous nous retrouvons à monter tout droit dans une pente d'herbe pour avaler 400 m de dénivelé. Les contraintes sur la cheville sont importantes, mais RAS pour l'instant. Après 1 h 30 d'effort, nous arrivons au pied de la voie, déjà dégoulinants de sueur.

Sylvain prend le départ dans la première longueur. Il faut d'abord contourner un petit toit par la gauche avant de se rétablir dans un mur à gouttes d'eau. L'escalade est variée et la daubante nous cueille à froid.
Pour la deuxième longueur une traversée ascendante vers la droite mène sous un bombé défendu par quelques mouvements plus délicats. Après ce passage, la difficulté diminue progressivement, l'escalade se poursuit dans un mur puis un dièdre fissuré qui mène au relais.
La troisième longueur entre rapidement dans le vif du sujet, le départ est physique, puis la voie rejoint une gouttière-fissure qu'il faut remonter sur une quinzaine de mètres. Les prises sont franches mais l'effort est soutenu et les avant-bras commencent à se faire sentir. Le relais se rejoint par un beau rocher sculpté.
A la quatrième longueur l'escalade redevient plus technique, idéal pour Lucas qui s’élance dans une belle traversée en dalle sur knobs, des prises discrètes conduisent sous un gros trou caractéristique. Un rétablissement, quelques mouvements en traversée sous un petit toit, puis une cannelure salvatrice permettent de poursuivre jusqu'au relais. Il faut rester concentré sur les placements de pieds.

La cinquième longueur est toujours en dalle au départ, puis offre un passage plus facile sur une écaille avant une traversée à droite avec quelques mouvements en inversée qui demandent une grosse tension dans les pieds pour rejoindre la cannelure qui mène au relais. Très belle longueur et relais confortable sur terrasse.

La dernière longueur poursuit dans le même style. Les cannelures attirent naturellement le regard, mais la voie impose de franchir un court passage des plus lisse sur la droite avant de retrouver un rocher sculpté agréable jusqu'à la sortie. Belle voie soutenue. Content d'avoir découvert ce site.

La descente se fait en trois rappels dans une voie voisine qui a également l'air magnifique. Il nous faut environ une heure pour retourner à la voiture. Avec l’attelle, la cheville reste peu mobile et les pentes d'herbe sont peu agréables à la descente. Nous arrivons à la voiture à 18h.
Nous nous mettons en route pour le parking du Lignon situé sous les Fiz dans la vallée de Sixt-fer-à-cheval. Je m’arrête faire quelques courses, à mon arrivée Sylvain avait déjà fait chauffer de l’eau pour la douche, le grand luxe combiné à la tente dédiée.
Après un apéro perturbé par un essaim de guêpe et un bon repas nous allons nous coucher.
Dimanche 23/08/2026 - Paroi d'Anterne (Fiz) - Crucifix 350 m - ED, 7c > 6c, P1
L1 6a / L2 7b+ / L3 7a+ / L4 6a / L5 5c / L6 7b / L7 6c / L8 7c / L9 6a
Le réveil sonne à 5 h mais je suis déjà réveillé par mon matelas. Je mange ce qu'il me reste de pâtes de la veille. À 6 h, nous nous mettons en route. Il y a environ 900 m de dénivelé jusqu'au pied de la voie.
L'approche commence par le GR5. Le sentier déroule bien et, après 1 h 15, nous arrivons au collet d'Anterne. Les 600 premiers mètres de montée sont déjà faits, le vent se lève. Nous sommes encore à l'ombre et il fait bien froid. La vue est magnifique : un immense vallon verdoyant des torrents qui y serpentent et sur la droite la paroi des Fiz déjà baignée de soleil. La paroi est impressionnante par sa hauteur et sa largeur, l’ampleur est encore accentuée par le vaste socle et les pentes raides situées à son pied.

Nous poursuivons jusqu'au pont puis attaquons directement les pentes d'herbe et le pierrier encore humides de la rosée matinale. Le socle paraît difficilement franchissable, mais nous y distinguons une faiblesse et poursuivons dans sa direction. Rapidement, la fraîcheur du col n'est plus qu'un lointain souvenir.
Arrivés au pied de la faille qui raye le socle, nous cherchons en vain un spit, mais enfilons tout de même nos baudriers. Après une soixantaine de mètres parcourus en solo dans du 3, nous atteignons un relais à partir duquel nous évoluons encordés.


Sylvain s’engage dans une dalle qui porte encore quelques traces de la pluie tombée vendredi. Une fois le bout de corde atteint, je me mets à mon tour en mouvement. Sylvain est protégé en cas de chute de ma part grâce à une Micro-Traction installée en amont de ma corde. Nous progressons ainsi en corde tendue.
Peu à peu les dalles laissent progressivement place à de raides pentes d'herbe parsemées de ressauts rocheux. Une fois au pied de la paroi l’ambiance est aérienne, il nous « reste » une longue traversée exposée vers la gauche, au-dessus du vide, pour rejoindre notre voie. Quelques spits, espacés de plusieurs dizaines de mètres, jalonnent l'itinéraire.


Sur la fin, il faut remonter droit dans la pente dans un mélange d'herbe, de terre et de rochers instables. L'équipement devient alors un peu plus rapproché. Après une ultime longueur en 5+, une fine arête herbeuse nous conduit enfin au pied de la voie.

Nous atteignons enfin le pied de la première longueur à 11 h 20. Nous avons mis environ cinq heures pour l'approche dont trois heures pour franchir le socle.
La vue est exceptionnelle : l'Aiguille Verte, les Grandes Jorasses et le Mont Blanc émergent au-dessus du col d'Anterne. Le contraste entre les falaises, les torrents, les chalets et les alpages est magnifique. Plus au nord se détache l'imposante face ouest du Buet.

La première longueur est agréable pour se mettre en route, sur bonnes prises en ascendance vers la droite. La fin rejoint une vire qui s'élargit. Tantôt il faut ramper, tantôt se remettre dans le vide pour rejoindre les prises. Relais extrêmement confortable. Bémol pour Sylvain qui devra prendre le sac de hissage sur son dos.
La traversée de la deuxième longueur donne immédiatement le ton. Sylvain progresse vers la droite sur de petites prises exigeantes qui imposent précision et continuité. Les bras, déjà bien sollicités par le début, doivent encaisser la fin de la longueur.

Dans la longueur suivante, il faut d'abord se hisser sur un bombé pour atteindre quelques belles gouttes d'eau avant de revenir vers la gauche en direction d'une fissure-écaille. Celle-ci se remonte sur quelques mètres puis débouche dans une dalle légèrement concave, plus accueillante, où plusieurs positions permettent de récupérer. Un dernier mouvement d'équilibre oblige à se redresser sur un pied haut sans véritable prise de main avant d'atteindre un relais exceptionnel, installé sur une large vire.
La suite est plus calme. L'escalade perd en intensité, des oppositions dans le dièdre offrent de nombreux repos mais aussi des occasions de coincer le sac de hissage.
Une traversée en dalle vers la droite conduit ensuite à une vire où une grotte attire le regard. On n'en distingue pas réellement le fond et l'endroit paraît presque incongru au milieu de cette immense face. La voie remonte ensuite un dièdre situé à droite de la cavité. Rien de très difficile, mais le sac rappelle régulièrement sa présence en se coinçant dans les passages les plus étroits.

Les choses sérieuses reprennent ensuite avec une magnifique envolée sur un rocher sculpté. L'escalade devient plus technique, les prises se font plus petites et les doigts sont mis à contribution. La longueur est soutenue du début à la fin et compte parmi les plus belles de l'itinéraire.

Plus haut, le rocher alterne entre murs et passages en dalle dans une ambiance toujours aussi aérienne. Alors que je me rétablis au-dessus d'un bombé, une écaille d'une quinzaine de kilos cède brutalement sous ma main. Plus de peur que de mal : elle reste finalement coincée sur ma cuisse ce qui me permet de me stabiliser et de la faire tomber loin de Sylvain.
La longueur clé de la voie arrive ensuite. Dès les premiers mètres, une dalle raide sur une grosse écaille impose une escalade délicate sur des prises fuyantes. Tout se joue dans les placements et l'équilibre. Le pas le plus obligatoire de la voie est situé entre le deuxième et le troisième point. En second, je fais largement appel à mes compétences d’escalade artificielle pour franchir le passage. Au-dessus, les difficultés diminuent mais l'escalade reste soutenue jusqu'à la vire. Alors que Sylvain croit la longueur terminée, un ultime rétablissement vient lui rappeler que rien n'est jamais totalement gagné dans les Fiz. Pour accéder à la vire du relais, il doit composer avec un petit mur de terre et d'herbe particulièrement précaire. Les pieds glissent, les prises se résument à quelques touffes d'herbe plus ou moins solides et la progression a quelque chose d'assez hasardeux. Une sortie peu élégante, mais mémorable.

La sortie suit une succession de bonnes strates qui permettent de gagner progressivement le plateau sommital. Si les mouvements deviennent plus simples, le tirage accumulé au fil de la longueur se fait sentir. Le hissage du matériel demande encore quelques efforts avant que nous débouchions enfin sur le plateau sous la Pointe de Sales vers 2500m, après une escalade aussi belle que variée.

Le changement de décor est saisissant. Après les longues heures passées dans la paroi et les pentes raides du socle, nous retrouvons le soleil, les pierriers, les alpages et les lapiaz qui caractérisent ce secteur des Fiz. La vue sur le massif du Mont-Blanc ne nous quitte pas.

Nous rejoignons à flanc de pente le sentier descendant de la Pointe de Sales vers le refuge de Sales. La vue dans le vallon est magnifique. Pour contourner plusieurs barres rocheuses, le sentier effectue un large détour qui ajoute près de trois kilomètres à la descente. Cela ne nous empêche pas de profiter du paysage et d'observer plusieurs habitants des lieux : bouquetins, chamois et même des lagopèdes.


Peu à peu, l'ombre gagne du terrain et nous rattrape dans la descente. Une fois au refuge de Sales, il reste encore un long retour jusqu'à la voiture. Nous reprenons le GR96 en longeant ses nombreuses cascades avant de retrouver le GR5. En fin de descente pour tester ma cheville on s’offre même le luxe de dépasser deux trailers, mon attelle à la cheville et le sac de hissage sur le dos.

Nous retrouvons finalement le parking à 21 h. Le rituel est désormais bien rodé : je me change, j'ouvre un Red Bull, avale rapidement quelque chose à manger et prends la route pour Strasbourg.
Les kilomètres défilent de nuit. Un détour imposé par un gros accident me fait traverser le centre-ville de Bâle avant de retrouver un trafic plus fluide côté Français. J'arrive finalement à Strasbourg à 3h du matin, Sylvain est couché depuis longtemps à Sallanches, courte nuit avant de retourner bosser, on s’améliore lors d’une sortie précédente à l'aiguille d'Argentière c’était l’heure à laquelle nous étions arrivés au parking.
Un grand bravo à Sylvain qui a fait à vue/flash les deux voies !
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Un immense merci à Lucas, quel plaisir de lire cette aventure, qui plus est illustrée de superbes photos. Merci EA :-)