Giulian Welle libère la Voie SUAPS en solo - 5 longueurs

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Première ascension en solo du pilier du Hohneck « Voie SUAPS » 4b–5a, 5 longueurs, env. 122 mètres d’escalade

Récit : Giulian Welle

 

J’ai réalisé dans les Vosges, sous le sommet du Hohneck (vallée de la Wormsa), une première ascension en solo sur un pilier de granit. J’ai donné à la voie le nom de « Voie SUAPS » pour notre équipe alpine de l’Université de Strasbourg. J’ai gravi seul les deux longueurs les plus difficiles avec un système d’auto-assurage automatique, mais le reste sans assurance afin de gagner du temps. J’ai protégé la voie avec 3 pitons, un demi-jeu de coinceurs et un demi-jeu de nuts. J’ai laissé les pitons dans la voie pour d’éventuels répétiteurs. J’ai refusé catégoriquement l’usage des spits. 

À 4 heures du matin, mon réveil sonne à Strasbourg. Peu après 5 heures, je prends le train en direction de Colmar. Une fois arrivé, je supplie le chauffeur du bus de jeter mon VTT dans la soute à bagages du bus et, une heure plus tard, je commence la course dans la vallée de Metzeral. Pendant environ une heure, je monte 400 m D+ avec mon VTT à moitié cassé et 15 kilos sur le dos jusqu’au lac du Fischboedle. Je continue à monter pendant des heures, passant devant des cascades, des forêts denses, des vires rocheuses… Mon pied commence à me faire mal à chaque pas et je m’inquiète. Peu importe, me dis-je. Ça ne m’arrêtera pas. 

 

Seule la descente sera probablement difficile, pensais-je. Je continue à monter jusqu’à me retrouver finalement à 09h11 au pied du pilier de granit. Je lève les yeux et je remarque que mon idée initiale de prendre la rampe de gauche n’était finalement pas une très bonne idée, car elle est tout simplement inaccessible. Bon. Changement de plan. 

Je prends une grande inspiration et je m’engage. Ça commençait déjà mal : la première longueur ne pouvait pas être protégée en solo, alors je grimpe dans un terrain délité en essayant de ne pas paniquer. Devant moi, une impasse. Sous moi, le vide. Sur l’herbe des vires rocheuses, je ne fais que glisser ; je décide alors d’enlever mes chaussons, puisqu’ils glissaient de toute façon, et de continuer pieds nus. À un moment donné, je me retrouvais suspendu à deux touffes d’herbe, avec mon pied gauche placé à hauteur d’épaule dans le dévers. J’ai pris tous les risques, me suis forcé à passer le rebord et je tremblais. C’était violent. J’étais à deux doigts d’abandonner et de redescendre en rappel. Puis j’ai aperçu deux systèmes de fissures devant moi et j’ai su que je pourrais y construire un relais. Je me vache immédiatement, remets les chaussons — c’est parti. Que dire… Une qualité de rocher exceptionnelle, pas trop chaud, je grimpe à l’ombre, le vent balaie la paroi… C’était génial. 

Je plante le premier piton. Ça devrait tenir, me dis-je avant de continuer à grimper. Je construis le premier relais, hisse le reste de la corde puis redescends en rappel jusqu’au relais inférieur. En gémissant, je traîne mon sac sous moi. Je voulais le remettre sur mon dos, mais la cheminée trop étroite que je devais remonter m’en empêchait. Quand le terrain devient plus facile, je le remets enfin et sprinte jusqu’au relais — sauf que, bien sûr, la corde s’était coincée sous moi. J’ai donc dû redescendre en rappel, décoincer la corde et regrimper toute la longueur. J’ai grimpé cette foutue longueur trois fois maintenant, mes pieds me faisaient souffrir dans les chaussons étroits et j’avais terriblement soif. Mais je ne fais aucune pause et je m’engage dans la longueur suivante, totalement inconnue. À droite, le pilier devant moi était trop difficile, mais j’aperçois une ligne plus facile en forme de S qui me permet de grimper élégamment. 

Et que dire : lorsque je regarde en bas et que je tire le mou de corde hors de la Micro Traxion, j’aperçois une profondeur vertigineuse. Devant moi, du granit compact, sec… Un vent glacé venu de l’est s’engouffre dans la paroi, met mon équilibre à l’épreuve et fait flotter mon T-shirt pendant que le soleil levant éclaire latéralement le rocher. Je savais qu’à un moment donné je devrais traverser vers la gauche afin de rejoindre les dalles inclinées de la partie gauche de la face. Là-bas, deux fissures de sortie m'attendaient.

Une fois arrivé sur la plateforme inclinée, je récupère la corde et grimpe les deux longueurs restantes sans assurance. Je sais — c’était dangereux, mais je devais gagner du temps. Les deux dernières longueurs étaient plus faciles et construire des relais compliqués à cet endroit m’aurait coûté au moins une heure supplémentaire. Après cela, je devais encore grimper pendant une demi-heure l’arête finale menant au sommet du Petit Hohneck. Et il était déjà 10h30 — je voulais être au sommet avant midi, car la descente me prendrait encore deux heures et il restait plus de 1000 mètres de dénivelé négatif. 

 

Complètement épuisé, je me hisse sur le reste de l’arête, ruisselant de sueur, puis j’arrive sur une plateforme. Je pose le sac, sors un Coca et m’assois sur une dent rocheuse. 

Sous moi, le vide immense de l’aventure ; au loin, les sommets encore enneigés des Alpes…Putain, qu’il était bon ce Coca. Et cette vue plongeante, ce vent puissant, le soleil, l’air frais… 

J’avais réussi. 

 

Remarque : Voie variée et facile. Une expérience du terrain alpin est nécessaire. La sortie de la voie (à la fin) croise une autre ancienne voie (inconnue). J’ai refusé catégoriquement l’usage des spits et ne les ai pas utilisés pour m’assurer (preuve vidéo à l’appui). J’ai planté un piton à droite du spit afin de prouver qu’il est possible de grimper sans spits.

image description JT
Posté le 08-08-2026 13:34
Je voulais commenter cette dernière remarque moi aussi mais Antho l'a fait bien mieux que je ne l'aurais fait. D'autant qu'il m'a semblé que Jeannot avait pris toutes les pincettes nécessaires.
La sensation de prise de risque y'a pas plus subjectif.
Si ça se trouve pour Jeannot (que je ne connais pas) cet itinéraire est une balade de santé.
image description Antho
Posté le 07-08-2026 14:19
J'avoue avoir été un peu perplexe à la lecture de ce récit, et je n'aurais pas forcément pris la parole si ce n'est pour ce dernier commentaire.

Je ne connais pas la nature de ta relation avec jeannot mais je trouve ta dernière remarque tout a fait déplacé.

La limite entre le courage et l'inconscience est parfois fine, estimes tu avoir été courageux quand tu dis "J’ai pris tous les risques", "j’avais terriblement soif. Mais je ne fais aucune pause et je m’engage dans la longueur suivante", ou encore "Je sais — c’était dangereux, mais je devais gagner du temps. "
Penses tu avoir respecté l'esprit de l'alpinisme classique par ta performance? Pour moi, savoir renoncer fait plus partie de l'alpinisme classique que prendre tous les risques. Quand Walter Bonatti revient par tois ou quatre fois au Dru, c'est bien parce qu'il a su renoncer, et quand il remets sa vie en jeu sur un noeud de corde qu'il a tant bien que mal coincé dans une fissure 20m au dessus de lui, c'est uniquement parce qu'il a estimé qu'il avait plus de chance de survie dans ce senario que dans tout les autres qu'il avait pu imaginer, et non pas pour gagner du temps...

Au final je trouve ça dommage, car je comprends l'idée et l'intention que tu as eu et je la trouve très intéressante et noble, mais je n'aime pas du tout la façon dont tu l'as relaté, qui me laisse plutôt penser qu'un jour une de tes entreprises pourrait mal finir. Mais peut-être était ce le but du récit, créer un peu d'émotions et de frissons face à la possibilité de la mort? On serait alors bien loin de l'esprit de l'alpinisme classique...

Tout ça pour dire,
Prends soin de toi, et prends soin de tes compagnons de cordées.

Bonne continuation
image description Lawrence
Posté le 07-08-2026 13:20
Merci pour les infos. Je trouve ça sympa que quelqu’un s’intéresse à ma petite folie solo aérienne, ou plutôt à cette aventure dans le massif moyen montagne vosgien.

Il ne s’agit effectivement pas d’une première ascension du Pilier du Hohneck lui-même, celui-ci ayant déjà été parcouru à plusieurs reprises par les générations précédentes. Sur ce point, tu as raison : j’ai malheureusement utilisé le mauvais terme dans ma formulation. Désolé pour cette confusion.

Peut-on prouver que quelqu’un a déjà parcouru exactement la même ligne que la Voie SUAPS avant moi ? Probablement pas. Mais on ne peut pas non plus exclure cette possibilité.

Il s’agit à mes yeux davantage de l’ouverture et de la documentation d’un itinéraire distinct, avec son propre tracé et un style d’ascension assumé. Mon intention n’était donc pas de revendiquer un quelconque monopole historique, mais plutôt de documenter une nouvelle voie dans l’esprit de l’équipe alpine du SUAPS de l’Université de Strasbourg.

Pour ma part, j’ai essayé de rester au plus près de l’esprit de l’alpinisme classique : partir seul, du bas vers le haut, sans équipe de soutien, avec un assurage de merde et sans vraiment savoir où la ligne allait passer, dans un terrain inconnu. Et tout ça à une époque où le spit est devenu la norme.

Je peux d’ailleurs retirer à tout moment les trois pitons mal placés de cette voie de 122 mètres et supprimer la fiche. Les futurs grimpeurs se retrouveraient alors face à une ligne quasiment dans son état d’origine,sans réellement savoir si quelqu’un était déjà passé par là auparavant.

Et si un jour ça te dit Jeannot, on pourra toujours aller voir la voie ensemble...Si tu as le courage
image description Jeannot
Posté le 05-08-2026 11:03
Je me souviens être allé voir, en mars 2006, Gilles DANGIN - alors Président du CAF Hautes Vosges et fin connaisseur de l'histoire de l'escalade locale - pour lui annoncer avec tout l'enthousiasme de la jeunesse que je venais de réaliser une très belle ascension solo sur un splendide pilier situé sous le hohneck côté Wormspel. Et que selon moi, il pouvait s'agir d'une première !

Avec sa sagesse coutumière, il m'a simplement et très gentiment répondu qu'un pilier aussi attirant, aussi évident et de surcroît situé dans un lieu éminemment touristique avait bien entendu déjà été gravi à plusieurs reprises depuis la fin du XIXe siècle... sans que quiconque ait cherché à s'en attribuer une quelconque paternité ! Déçu, mais intrigué par le fait que cet endroit aussi sauvage ait pu déjà être gravi, j'ai commencé des recherches...

Après quelques investigations poussées, force est de reconnaître que ce pilier, si évident et si esthétique a en effet été fréquenté dès 1909, à l'instar de la Martins, des Spitzkoepfe ou des délaissés Spitzenfels, Rochers Verts etc... Il existe un nombre impressionnant de clichés illustrant ces ascensions pour qui cherche un peu. Des clichés hallucinants où l'on voit des alpinistes vêtus de pulls en laine et de pantalons en drap de Bonneval, équipés de cordes de chanvre parfois utilisées à double mais la plupart du temps à simple; évoluer sur le fil de piliers ahurissants de verticalité avec parfois plus de 20 mètres de corde entre 2 points... Assurage à l'épaule, corde nouée autour du ventre, ils posent là, débonnaires ou conquérants, sur des voies aujourd'hui oubliées... Et pourtant !

Rempli d'admiration pour ces grands anciens des temps héroïques, j'ai tenté durant des années de retrouver ces voies perdues au fil du temps, d'identifier les lignes, de retrouver les points de vue... Et souvent, je découvrais interloqué que ces pans de falaises qu'arpentaient nos ancêtres côtaient dans un franc 6b. J'étais en chaussons et eux, en grosses à tricounis... Je n'en revenais pas ! Pour avoir galéré dans certaines de ces sections de falaises terre d'av boudées de nos jours, malgré notre attirail moderne de friends et de coinceurs, je ne peux que tirer mon chapeau face à l'engagement de nos anciens. Bravo !

Le cas est similaire dans les VDN que j'ai arpentées des années durant sous la houlette de Raymond Fischer pour l'élaboration du topo "Rochers des VDN et du Sud Palatinat"... L'auteur me désignait des rochers au sommet inaccessible pour randonneurs et je devais les gravir par la voie la plus évidente afin de trouver des traces de passages, un livre de sommet ou n'importe quel indice permettant de préciser l'histoire de l'escalade dans cette région si riche... et qui, quelque part, a vu naître la varappe !

Force a été de reconnaître que tout avait été fait ! Hallucinant ! En quelques années, j'ai escaladé toutes les tours rocheuses de la région, même les plus isolées, les plus perdues, les plus ardues, les plus pourries, les plus insignifiantes... Tout avait déjà été fait ! Parfois le sommet abritait un gipfelbuch (un livre du sommet) comportant une dernière trace écrite en 1950 ou 1940... Des rochers peu fréquentés peut-être, mais déflorés il y a cinquante, cent, cent vingt ans déjà !

Le PK dispose d'archives très complètes à ce propos. La liste des voies classiques encore parcourues de nos jours et reconnues pour leur difficulté et leur exigence (voir pour cela cotation allemande de la difficulté émotionnelle...) est immense. Il nous est quasiment inconcevable de concevoir de nos jours que ces admirables tracés ont été ouverts en grosses, sans baudrier, avec de simples coins de bois pour toute assurance ! Là aussi, la corde était faite de chanvre, l'assurage se faisait à l'épaule. Regardez avec émotion et respect les clichés des frères Mann ou des frères Matheis à l'oeuvre... En 1909, ils tapaient dans du 6 C avec parfois 15 m de corde cassante entre 2 points... Et que dire des Otto, des Laub et plus tard des Shumacher, Illner et Laub fils ? Voyez ce qui avait été fait dès 1910 aux Erbsenfelsen, Geierstein, à Dahn, à l'Asselstein etc... Ou la vertigineuse et exigeante Thalwand sur l'Adelsnadel réalisée en solo absolu par R. Scherer lors de la première ascension de l'aiguille par la face S alors que son comparse montait le cairn sommital !

Force est de reconnaître qu'en explo, en ce qui concerne les Vosges, nous sommes arrivés un chouïa trop tard...

Alors, petite question de philo : "Qu'est-ce qui fait qu'une ascension est considérée comme une première ? Est-elle à attribuer à celui qui la parcourt en premier ou à celui qui va en parler en premier ?". La littérature de montagne regorge de cette problématique ( qui a même été reprise en BD chez Guérin vers l'an 2000)... Je pense que dans notre petit terrain de jeu des Vosges ( tout comme dans les Alpes d'ailleurs), il vaut mieux aller consulter les anciens avant de s'avancer sur la déclaration d'une première.

En guise de conclusion, je ne ferais qu'une seule remarque : bravo pour cette performance, mais la course est vraiment plus sympa en mars -avril, sous les premiers soleils printaniers : l'approche (en effet pénible en été) est facilitée par la neige transformée et bien portante tandis que la face est globalement sèche à ce moment-là... Les banquettes et les vires sont encore enneigées et, du coup, il n'y a pas d'herbe glissante à redouter.

On avait même pensé à proposer ce pilier pour le premier Grand Parcours (ou le deuxième ? Le premier se tenait exclusivement dans le secteur Falimont, me semble-t-il) réalisé dans les Vosges sous la houlette de Gilles... Et si mes souvenirs sont bons, un des guides (le grand Moulinos himself), l'avait d'ailleurs parcourue sur nos conseils à ce moment-là "juste pour voir"... Il lui a été préféré le grand couloir juste à proximité et, pour l'escalade hivernale, le ressaut et les goulottes juste en face de l'autre côté de la vallée...
image description ak
Posté le 03-07-2026 14:25

Personnellement j'aurais baptisé cette voie le Pilier de la Mort qui tue !

Bravo Lawrence !
image description Lawrence
Posté le 02-07-2026 15:22
Merci!! Approche par le sentier de rando dans la vallée du Wormspel. À l’embranchement vers 1100 m altitude, bifurquer en direction du pied du pilier (env. 15–20 min). Laisser le pierrier à gauche et remonter à droite dans un terrain raide d’herbe et de blocs, exposé avec risque de chute. Continuer tout droit puis traverser à gauche vers les premières fissures de départ. (Prendre la 2e rampe vers le centre de la paroi.)
image description TL
Posté le 28-06-2026 16:16
Bravo !
GW, peux-tu décrire l'accès ?
image description Yann
Posté le 28-06-2026 13:24
Un grand bravo à Giulian, et merci à lui de nous avoir fait partager son aventure !

Mille excuses aussi pour le délai de mise en ligne de cet article...