Le Transkronthalien enfin répété !
Il y a peu, une information fut exhumée des tréfonds du mythique forum d’Escalade Alsace. L’équivalent local d’une carte au trésor : en Alsace il existerait une grande voie de plus de 250 mètres, découpée en 14 longueurs (dont tout de même trois joyeusetés en 7c+), le tout dans une telle stricte confidentialité qu’une seule cordée en serait venue à bout. Ce fameux itinéraire n’est autre que le Transkronthalien. Une idée aussi géniale que saugrenue, concrétisée en 1998 par JM Trinh-Thieu et un certain Loïc Fossard. Le concept ? Une traversée intégralement horizontale du Kronthal croisant sur son passage près de 100 voies.

Il n’en fallait pas plus pour séduire Sylvain Guinot et Stanislas Tran-Minh, deux grimpeurs en mal de projets locaux.
Le défi était lancé et nos deux protagonistes partirent donc la fleur au fusil, s’imaginant déjà mener une guerre courte et propre: un enchaînement complet ou à la limite un team ascent. Le mot d’ordre de l’expédition était clair : « fast and light ». Pas de sac, 10 dégaines, un Grigri chacun, deux mousquetons et c'est tout. L’idée était d’avancer vite et de survivre grâce à des ravitaillements stratégiques assurés par les copains restés au sol.
Arrivés à 7h30 dans le froid encore vif de mars, à l’extrémité droite du Kronthal Stan s’élança en premier dans la L1 (6c). Déjà un peu à la peine, il sentit les premiers doutes l’assaillir mais avant même d’avoir le temps d’y réfléchir il fut rejoint par Sylvain. Et c’est là que les vraies hostilités commencèrent. Une erreur de méthode pour Stan couplée à une belle zippette de Sylvain les stoppa net dès la L2 (un 7c+ traversant le premier toit de Téléféerique). Sylvain se remobilisa, remit un essai et finit par en venir à bout.
Stan prit le relais et cocha la L3 (7c+ démarrant dans l’aven Armand pour finir dans la fin de l'Amour et le Crâne). S’offrant au passage une First Ascent puisque cette longueur était restée vierge d'enchaînement à l'époque.
Mais pas le temps de fêter, une fois au relais, Stan se rendit compte qu'il n'avait plus son Grigri (une obscure manip entre partenaires au relais précédent l'en avait privé). Sylvain saisit alors l'occasion de faire briller ses talents insoupçonnés au Mölkky, exécutant depuis le relais précédent un lancer de Grigri parfait permettant à l’équipe de continuer sa progression. Après ce coup de maître, Sylvain valida à son tour la L3 s’adjugeant alors la toute première répétition de la longueur.

L’équipe déroula ensuite sans trop de mal jusqu’à la petite grotte, L4 (7a) et L5 (7a+). Ragaillardis par une pause ravitaillement (un immense merci à Jade, AK et Baptiste), nos deux compères se sentaient littéralement invincibles.

La désillusion fut alors totale dans la L6 (7c consistant en une descente puis remontée dans la petite grotte). L’équipe se retrouva dans l’impossibilité de réaliser intrinsèquement le mouvement pour désescalader le crux de La Taille et la Gamelle. Le rêve du team ascent et de l'enchaînement complet venait de s’évaporer et les premières crampes commençaient à pointer.

Refusant d’abdiquer complètement ils poursuivirent tout de même le combat dans les grandes dalles du milieu, cochant la L7 (7a+), L8 (6c) et L9 (6a), jusqu’au relais au milieu de Rétablissement à peine capitale (la voie la plus à droite du grand mur). Alors qu'ils n'aspiraient qu'à un nouveau ravitaillement et à poursuivre, un incident diplomatique inattendu vint encore plus pimenter la journée. Le mur était bondé et de nombreux grimpeurs voyaient d'un très mauvais œil ces deux originaux qui coupaient toutes les lignes à l'horizontale.

De longues palabres s'engagèrent. En bonne intelligence, un accord fut trouvé et notre binôme dut fragmenter l’enchaînement de la L10 (7b, belle traversée rayant presque tout le grand mur) avec un relais intermédiaire pour laisser passer le trafic.
La L11 (7c+, désescalade du naufrage) marqua le vrai point de bascule de l'expédition. Aucun des deux ne parvint à l'enchaîner. Le concept de « fast and light » s'était définitivement envolé, ils ne se sentaient plus ni rapides, ni légers. Le naufrage fut total dans la L12 (6c+ long et exigeant passage dans le secteur du Temps des groseilles). Depuis le bas de la falaise, on put alors entendre quelques jurons résonner : « Gnan gnan gnan, 6c+ technique de mes deux... j’ai les bouteilles après trois dégaines, c'est n'importe quoi cette merde ! ».
Le corps en miettes et l’esprit meurtri, nos protagonistes n’avaient plus qu'une seule obsession : en finir pour s'écrouler et enfin aller pisser (cela faisait près de 9 heures qu’ils saucissonnaient dans leur baudrier...). La L13 (6b passage sous le toit des pourritures pour ensuite relayer sur la vire) fut cochée au mental, dans un pur exercice d'abnégation. Quant à la terrible L14 (7b), un affreux condensé de terre et de sable elle fut tout bonnement au-dessus de leurs forces. Ils se contentèrent d'en faire les mouvements avec une quantité de secs dont le nombre fut bien supérieur à la décence.
De retour sur la terre ferme de l’autre côté du Kronthal après 9 h 30 de bataille, Stan et Sylvain s’échangèrent un regard, exténués mais heureux. Ils venaient de réaliser un exploit qui s'il n'était pas le plus glorieux aux yeux du monde l'était pour eux : la première répétition du Transkronthalien, près de trente ans après sa création. Dans leur cœur, c'était une victoire qui s'était méritée au prix de plus d'un obstacle.
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C’est une proposition plus que tentante, mais je vais devoir passer mon tour pour cette fois. Après deux jours de courbatures absolument mémorables et une inflammation du supra-épineux qui s’est invitée à la fête, je préfère rendre les armes et me consacrer à d’autres projets.
En revanche, j'ai cru comprendre que plusieurs forts grimpeurs de mon entourage étaient chauds pour retenter l'expérience. Difficile de dire si c'est une motivation de façade ou une véritable velléité d’enchaînement, mais dans le doute je t’envoie un petit SMS pour avoir le détail des méthodes. Ça pourra toujours leur servir s'ils décident d’y aller sérieusement ;)
STANISLAS.
Autre chose qui a changé : si Tchen avait été là, je peux te dire que le ménage aurait été fait vite fait au pied des voies...
Au fait, à l'époque où j'avais inventé une combi (non enchainée) qui démarrait dans Carmina, traversait dans la Taille et sortait dans Les Aléas, je faisais la désescalade du jeté plusieurs fois par séance. Si tu veux je peux te donner la méthode.
Et je suis volontaire pour faire la police à la falaise, assurer le ravitaillement et fournir sacs de hissage et sac à caca
@AK fait donc sûrement référence à ce projet et nous aurons là une autre belle occasion de voir comment la "nouvelle génération" arrive à tenir la cadence face à l'ancienne !
Concernant le berlotage j’avoue que ce point nous a un peu rendus tristes. Autant je comprends aisément que la situation soit embêtante pour tout le monde et que le dimanche n’était pas le meilleur créneau (malheureusement aucun autre jour ne coïncidait avec nos deux emplois du temps), autant je pense que nous n’étions pas si gênants.
En témoignent les nombreuses traversées de cordées effectuées dans le secteur fausse fracture et dans les grandes dalles qui se sont passées sans aucun souci. On demandait aux gens s’ils n’étaient pas dans un essai et on expliquait qu’ils pouvaient simplement passer par-dessus notre corde.
En revanche, la partie du Grand Mur… Certains se sont montrés des plus vindicatifs (alors même que les longueurs y sont les plus courtes) avec à leur tête un bon paquet d'Allemands.
Mais bon, qui a dit que l’escalade était le terrain de l’expression et de la liberté ?
Tu as raison ST, JMTT et LF avaient un sacré niveau : à la même époque, à Presles, une cordée de grimpeurs forts connus (dont Daniel Dulac, il me semble) avaient libéré "Badaboum" , que l'on présentait comme la grande voie la plus dure de France : plusieurs longueurs jusqu'à 7c+ et 8a. Plusieurs jours avaient été nécessaires aux premier ascensionnistes pour enchainer les différentes longueurs. Loïc Fossard et David Vilien l’enchainèrent en réversible, à vue/flash, quelque temps plus tard.
Pas très étonné par la réaction des berlots que tu décris AK. Autre exemple : il fut un temps où, lorsqu'un grimpeur fort faisait un essai dans un truc dur, les personnes présentes observaient un silence respectueux... Je constate que maintenant tout le monde s'en branle : ça discutaille, ça parle fort comme si rien n'était...
(Je viens de constater que AK a les même références... ;)
Bravo pour cette aventure rare dans nos contrées !
C'est une énorme performance, bravo à vous.
L'incident diplomatique de la L10 pourrait être une énième démonstration des dérives de l'escalade moderne : des sites naturels surfréquentés, des grimpeurs consommateurs incapables d'attendre 10 minutes pour taper leur essai dans une voie insignifiante, l'argument sécuritaire pour justifier leur refus de vous laisser passer etc.
Mais en y regardant de plus près, Jean Minh Trin Thieu évoquait il y a presque 30 ans ceci, en évoquant les intérêts de cette grande voie : "ça fait chier tout le monde et ça c'est marrant " (sic).
Rien de neuf sous le soleil donc, et tant pis pour les aigris.
Vous voilà prêts pour affronter Badaboum à Presles !
J’avais pris le soin de passer un petit coup de fil à Jean Minh peu de temps avant notre tentative, histoire d'avoir quelques infos. Bon, sa mémoire lui fait logiquement un peu défaut sur certains détails mais il m’a tout de même rappelé l'essence de la voie. Globalement le concept est assez simple, tirer une trav intégrale en évitant au maximum les premiers ou les derniers points, tout en cherchant à passer au plus simple.
On a essayé de suivre le descriptif au mieux (pour ce côté historique) mais il y a pas mal d'endroits où nous n'étions vraiment pas sûrs donc on a suivi cette idée. Typiquement, pour la L6 ou encore la L14 on était dans le flou (dans les deux cas, soit il semblait manquer de prises, soit c’était sableux et cassant).
Petit conseil pour les futurs prétendants (car j'espère que cette news en motivera) : l’approche fast and light c’est bien beau, mais certains relais sont d'un inconfort absolu. Prendre une sellette ne sera vraiment pas un luxe et partez tôt, les péripéties sont vite arrivées (en dehors de ce qu’on a raconté dans la news, on a fait demi-tour à deux ou trois endroits en essayant de trouver l’itinéraire).
Au final, 9h30 d'efforts (on n'a pas forcément été très efficaces mais bon) contre 7h à l'ouverture. On laisse 4 longueurs non enchaînées (et un move pas fait dans la L6…), là où nos anciens n'en avaient concédé que 2 de leur côté. Bref, ça montre le niveau qu'affichaient Jean Minh et Loïc en 1998...