Tour de cadran à l'Aiguille d'Argentière !
Récit d'un week-end de grimpe dans le massif du Mont-Blanc avec Lucas Schwinte et Sylvain Guinot.
Vendredi 31/07/2026 Route Argentière :
Je dois retrouver Sylvain demain matin. Le Grand Capucin est finalement abandonné au profit de La Part des Anges, à l'Aiguille d'Argentière. Sur ce secteur du massif du Mont-Blanc, la météo s'annonce plus favorable pour dimanche. Là-haut, les conditions auraient été peu engageantes : plafond nuageux vers 3 500 m et vent du sud-est annoncé à 50 km/h. Le genre de combinaison capable de transformer une belle journée en montagne en longue séance de claquage de dents et onglées à répétitions dans le brouillard.
Après quelques courses effectuées à midi, je boucle les préparatifs en vitesse en rentrant du travail. À 17 h 45, tout est enfin prêt. Enfin, presque. Un camion de curage bloque la sortie du parking et m'impose 35min d'attente sous 36°C, juste de quoi partir trempé de sueur. La suite est du même niveau. Première station-service : une file d'attente interminable, la deuxième est en rupture de carburant. À Sélestat, la station que je visais est fermée. Je commence à me demander ce qui m'attend pour le reste du week-end. À Colmar, les bouchons de la Foire aux Vins me font encore perdre un peu de temps. Heureusement, la station est ouverte et presque déserte. Je fais enfin le plein. Cette fois, c'est bon, direction les Alpes.
Peu avant minuit, j'arrive sur le parking des Grands-Montets, à Argentière. Le rendez-vous avec Sylvain n'est qu'à 10 h 40 demain matin. Pour une fois, pas besoin de mettre le réveil au milieu de la nuit. Je vais pouvoir dormir. En sortant de la voiture, je suis immédiatement frappé par la douceur de l'air. Il fait 18 °C, après la canicule alsacienne, l'atmosphère paraît presque fraîche. Le parking est calme, quelques vans sont déjà installés pour la nuit. Je m'allonge dans la voiture avec cette sensation agréable que je vais enfin passer une bonne nuit.
Samedi 01/08/2026 Montée au refuge d'Argentière :
Réveil à 8 h. J'ai très bien dormi, même pas réveillé par le soleil. Je dévalise la boulangerie : j'en ai pour 21 €. Petit-déjeuner à coup de tranche chamoniarde et tartelette noix-caramel. C'est excellent : un gros sandwich au pain bien dense, garni de graines, parfait pour tenir la journée, par précaution je prends qu’en même un deuxième pour le midi.
Je retrouve Sylvain vers 10 h 20 pour préparer les affaires. Ça me fait toujours plaisir de repartir avec lui. J'avais adoré nos cinq jours ensemble l'année dernière et je sais déjà que le week-end s'annonce bien.
À 11 h 30, on embarque dans la benne pour Plan Joran avant de rejoindre le sentier qui traverse au-dessus de Lognan. Rapidement, le chemin laisse place à une large piste aménagée pour les travaux du téléphérique. Rien de très esthétique, mais cela permet de gagner du terrain rapidement. On s'arrête manger au-dessus de la moraine.

Comme souvent dans le massif ces dernières années, le recul du glacier saute aux yeux. Sa partie basse n'est plus qu'un immense amas de blocs et de gravats, un paysage qui rappelle la Mer de Glace il y a une dizaine d'années, aujourd’hui elle est dans un pire état.
Une fois sur le glacier, l'ambiance change complètement. Nous remontons tranquillement vers le refuge tandis que défilent les grandes faces qui font la réputation du bassin d'Argentière. Assez vite, on découvre de nos propres yeux ce qui circulait depuis plusieurs semaines sur les réseaux sociaux. Le couloir Couturier de l'Aiguille Verte est méconnaissable : une dalle rocheuse occupe désormais toute sa partie inférieure et la neige a laissé place à de la glace noire dans le haut. A côté, la face nord des Droites a elle aussi perdu son manteau blanc, de grandes cascades dévalent désormais la paroi.

Plus haut, nous poursuivons en rive droite. Les piquets installés par le gardien pour la saison estivale guident l'itinéraire au milieu d'un véritable labyrinthe de crevasses. Les conditions sont étonnamment sèches : nous restons en baskets tout au long de l'approche, la glace ayant suffisamment dégelé pour offrir une accroche correcte.
Après la remontée de la moraine et une dernière traversée, le refuge à la moto apparaît enfin. Comme toujours, le cadre est spectaculaire. Tout autour se dressent les grandes faces de granit rouge qui ferment le bassin. La vue est magnifique, mais elle laisse aussi une impression étrange. Partout, le manque de neige saute aux yeux. Les grandes faces nord semblent dépouillées et, sur le glacier, seuls quelques lambeaux de blanc subsistent au pied du Triolet.

Cela faisait six ans que je n'étais pas revenu ici. Le paysage reste grandiose, mais il a changé.
L'accueil au refuge est excellent. Nous faisons la connaissance d'Hugo, Anna et Antonin, qui prévoient eux aussi de grimper la même voie que nous le lendemain. L'après-midi puis la soirée passent vite entre discussions de montagne et parties de cartes. Tous les trois sont de sacrées pointures, mais l'ambiance reste simple et détendue. On échange des anecdotes, des projets et quelques histoires de galères en altitude. Le temps file. Après le repas, chacun prépare son matériel pour le lendemain avant de rejoindre son lit. Extinction des feux vers 21 h. Demain, le réveil sonnera tôt.
02/08/2026 Aiguille d'Argentière :
La Part des Anges - 350 m - ED - 7b/7c - P2+ - 3840 m
L1 : 6a+ - 40 m / L2 : 5c - 35 m / L3 : 6b+ - 45 m / L4 : 6b+ - 35 m / L5 : 6c - 50 m / L6 : 6b - 50 m / L7 : 7a - 35 m / L8 : 7b - 40 m / L9 : 7a+ - 40 m / L10 : 6a+ - 50 m
Réveil à 3 h 30. Départ du refuge à 4 h 20 pour éviter une descente trop tardive et ne pas rentrer au milieu de la nuit.
L'approche se fait à la frontale. On remonte la moraine qui borde le glacier. Très vite, il n'y a plus que des pierres. Un peu avant le couloir en Y, on chausse les crampons et on remonte directement une pente de neige, en contournant quelques crevasses.
Le jour n'est pas encore complètement levé et, avec le recul du glacier, il devient difficile de se repérer par rapport aux photos du topo. On tente de grimper un itinéraire qui semble correspondre à la description. Pourtant, on se retrouve rapidement dans du 4 ou du 5, alors que le topo annonce du 3. Ça passe, mais difficile de savoir ce qui nous attend plus haut. On préfère désescalader. Après avoir répété l'opération à deux reprises, on a déjà perdu près de deux heures lorsque l’autre cordée nous rejoint. Hugo a gravi une voie voisine deux jours plus tôt et connaît bien le secteur. On les laisse passer et nous les suivons. Le fameux couloir en 3 se trouvait en réalité une cinquantaine de mètres plus à gauche. Entre la photo du topo, encore largement enneigée, et la réalité du terrain aujourd'hui, le paysage est complètement différent. Pas étonnant qu'on ait eu du mal à s'y retrouver. On passe à une dizaine de mètres seulement de l'endroit où l'on avait fait demi-tour lors de notre première tentative. Le socle est peu engageant : un mélange de sable et de granit délité qui s'effrite sous les doigts, rappelant par endroits certaines falaises de la Pfalz. Il n’y a aucune possibilités de protection et la section est bien aérienne, mais la difficulté reste modérée à condition de progresser avec précaution.
Une trentaine de minutes plus tard, nous arrivons enfin au pied de la voie.
Le programme est alléchant : de belles dalles de granit rouge parcourues de fissures, une escalade qui se redresse progressivement au fil des longueurs pour finir dans les toits qui défendent le sommet de la tour.

On se répartit les longueurs : Sylvain prend les impaires, je grimpe les paires.
Le départ suit un dièdre parfait jusqu’à un premier spit avant de se prolonger dans une fissure magnifique où l’on grimpe presque exclusivement les pieds à plat. Le rocher est exceptionnel et mène à une immense terrasse où l’on s’installe confortablement.
Au-dessus, je pars à droite dans un petit dièdre de quelques mètres avant de me rétablir et de revenir chercher le spit. Un pas d’équilibre délicat permet ensuite de rejoindre un dièdre évasé. L’escalade reste subtile, avec une dizaine de mètres sans protection qui imposent de rester concentré.
La suite est encore plus belle. Une fissure en arc de cercle attire le regard vers la gauche et demande une gestuelle précise, faite d’écarts et d’adhérences. C’est à la fois technique et élégant. Dans le haut, la fissure s’ouvre progressivement et laisse place à de gros bacs accueillants avant un relais particulièrement confortable.
Vient alors ce qui sera pour moi la plus belle longueur de la voie. Une fine fissure à doigts fend une dalle compacte et rectiligne. Les mains travaillent dans la fissure tandis que les pieds se posent sur de minuscules réglettes à peine visibles. Les protections se placent parfaitement, les micros et petits Camalots étant particulièrement utiles. Aux deux tiers, l’élargissement de la fissure offre un précieux repos pour les mollets. Un rétablissement sur une vire marque la fin des difficultés avant quelques mètres plus faciles.

L’itinéraire poursuit ensuite sa traversée dans une dalle tout en finesse ascendante vers la droite. Les spits constituent l’unique protection jusqu’à un relais intermédiaire. De là, des cordes fixes permettent de franchir la gorge et de rejoindre l’autre rive. Après une traversée aérienne jusqu’à un ancien relais sur pitons, on retrouve une belle fissure qui conduit, dans un registre plus abordable, au véritable relais.


La longueur suivante repart encore vers la droite. Un petit toit barre l’itinéraire avant de déboucher dans un terrain plus raide et continu. Les avant-bras chauffent rapidement, surtout lorsqu’on manque de volume comme moi. Dans le haut, de magnifiques cannelures sculptent le granit et rendent l’escalade aussi esthétique que plaisante. Le relais, installé sur une vire inclinée, s’accompagne déjà d’un sérieux tirage dans les cordes.
Une belle fissure s’élève directement au-dessus. Quelques spits jalonnent le parcours, mais l’essentiel du travail se fait dans les pieds. Une traversée sur de minuscules réglettes oblige à grimper avec précision avant de repartir droit vers le relais. Nous passons désormais à l’ombre. À près de 3 700 mètres d’altitude, le froid se fait immédiatement sentir.

La longueur suivante est le grand morceau. Dès le départ, une cordelette autour d’un becquet marque le chemin avant de progresser jusqu’à un premier spit. Là, les difficultés se corsent. Je sens le physique vaciller, pas complètement remis de l’effort précédent, rapidement rejoint par une certaine fatigue mentale. Pas question d’aller prendre un vol les coudes aux oreilles dans ce terrain. Le premier toit m’impose de tirer sur les coinceurs pour poursuivre. Malgré cela, l’escalade reste absolument magnifique. Les toits se succèdent dans un océan de granit rouge, obligeant à traverser sous eux tantôt à droite, tantôt à gauche, entre fissures parfaites et rétablissements physiques, sous mes pieds, la paroi plonge dans le vide. Après un festival d’artif dans une ambiance verticale grandiose, j’arrive finalement au relais avec un énorme tirage mais le sourire aux lèvres. J’en profite pour indiquer deux ou trois prises à Sylvain, qui enchaîne la longueur sans hésiter. Il me prend pour un fou d’avoir artifé certains passages et me demande si je n’ai pas eu peur. Je lui réponds que se suspendre sur un friend n’a rien à voir avec tomber dessus. Sa réponse fuse immédiatement : « Il suffit de ne pas tomber. »

Le froid devient de plus en plus mordant pour celui qui assure. Au-dessus du relais, un superbe mur rouge parcouru de fissures conduit à un petit toit. L’escalade reste soutenue avant de revenir vers la gauche dans un mur équipé de quelques spits. Une large terrasse marque enfin la fin de cette belle section.

Il reste encore une longueur pour rejoindre la sortie. Quelques dalles compactes ouvrent le bal puis l’escalade devient progressivement plus physique. Un dévers défend la fin de la voie, protégé par un spit placé juste au-dessus d’une immense vire. Il peut être contourné par la gauche mais se franchit directement par un grand mouvement physique. Une dernière fois, le granit offre une escalade variée et ludique avant que les difficultés ne s’éteignent enfin.

La vue est magnifique sur le bassin d'Argentière, les Droites, la dent du géant, le Mont-Blanc dépasse au loin, massif, brillant au-dessus de la crête devant nous, la noire de Peuterey et l'arête de la Blanche, ainsi que le Grand Combin pris dans les nuages.

Pas le temps de s'éterniser au sommet. Le froid s'installe et une longue descente nous attend encore. Un premier rappel nous ramène au niveau du sac de hissage. Enfilée à la hâte, la Gore-Tex procure un soulagement immédiat. Après les heures passées dans la paroi, sentir enfin une couche couper le vent fait un bien fou. La descente se poursuit de relais en relais, au rythme des spits à clipper et de petits pendules pour rejoindre la ligne de rappels. Nous finissons par rattraper le guide et son client, qui ont parcouru l'Arête du Jardin et redescendent notre itinéraire. Nous lui indiquons l’emplacement des relais. L'autre cordée a déjà disparu depuis bien longtemps derrière la moraine.

Après huit ou neuf rappels, nous retrouvons enfin nos affaires. Quel plaisir de remettre les grosses chaussures, une sensation suffisamment rare pour être savourée. On mange rapidement, on boit nos ultimes gorgées d'eau et l'on repart sans trop traîner.
La descente continue dans les éboulis de la rive droite jusqu'à un dernier relais. Un ultime rappel en fil d'araignée nous dépose sous les parois. Je rejoins nos bâtons tandis que Sylvain reste quelques instants plus haut pour récupérer les cordes. C'est alors que le deuxième brin décide de compliquer les choses : coincé derrière un becquet à mi-hauteur. Nous tirons dessus de toutes nos forces, y compris au Reverso, mais rien ne bouge. Après plusieurs tentatives infructueuses, il faut se rendre à l'évidence. Nous coupons la corde et abandonnons le morceau prisonnier. Heureusement, c'était le dernier rappel.

Nous poursuivons sur la pente du glacier sans crampons, avec toute la prudence que la situation impose. Une cinquantaine de mètres plus bas, plusieurs crevasses nous attendent. Une fois la zone contournée, nous nous laissons glisser vers la moraine, skiant avec nos chaussures et nous équilibrant à l'aide des bâtons. Les baudriers quittent enfin nos hanches après de longues heures passées à servir de ceinture lestée. Ils disparaissent dans les sacs, qui semblent aussitôt gagner quelques kilos supplémentaires.

Il ne reste plus qu'à rejoindre le refuge. La moraine se révèle aussi pénible que dans nos souvenirs : un interminable chaos de blocs où chaque pas est lent et demande de l'attention. Heureusement, un sentier finit par apparaître et rend la progression plus fluide.

À 21 heures, nous franchissons finalement la porte du refuge, mais la journée ne touche pas à sa fin, il faut redescendre dans la vallée.

Nous quittons finalement le refuge vers 21 h 20, après avoir trié le matériel, refait le plein d'eau et allumé les frontales. La nuit est désormais bien installée. Dans la pénombre, nous retrouvons tant bien que mal le chemin qui mène au glacier. La lune éclaire généreusement les sommets alentours, dessinant avec précision les arêtes et les faces, mais son éclat reste trompeur : impossible de distinguer correctement ce qui se trouve à quelques dizaines de mètres devant nous. Nous progressons en rive droite du glacier sans trouver les piquets aperçus à l'aller. L'itinéraire reste néanmoins logique et le terrain se laisse parcourir sans difficulté majeure. De temps à autre, un piquet surgit enfin de l'obscurité et nous rassure sur la validité de notre trajectoire. Plus bas, le glacier devient plus tourmenté et le regel nocturne nous oblige rapidement à chausser les crampons. La glace est dure et glissante.
Une fois cette première zone franchie, nous avançons rapidement sur une partie beaucoup plus roulante. Carte et géolocalisation à l'appui, nous poursuivons notre route sans nous rendre compte que nous dérivons progressivement trop bas, le chemin est dessiné plus bas sur la carte IGN. Lorsque le doute commence à s'installer, le glacier se referme autour de nous. Les crevasses se multiplient dans toutes les directions et l'itinéraire devient soudainement bien moins évident.
Comme pour couronner le tout, je perds mon crampon droit en plein milieu du glacier. La sangle en Dyneema a été sectionnée, probablement par une pierre. Impossible de le remettre en état. Je poursuis donc avec un seul crampon, en redoublant d'attention à chaque pas. Impossible également de rejoindre la rive depuis notre position. Nous tentons plusieurs traversées, d'abord à hauteur de notre emplacement puis plus bas, sans succès. Nous dérivons peu à peu vers l'extrémité du glacier, à proximité de la zone des séracs. L'ambiance devient étrange. Voilà déjà au moins une heure que nous errons dans ce dédale de glace, de blocs et de crevasses. Une trentaine de minutes plus tard, un hélicoptère évolue plein phare du côté du sommet de la Verte.
Puis je repense soudain à une situation similaire vécue avec Nico au Wendenstock. Ce jour-là, la vue satellite de Google Maps nous avait permis de sortir d'un terrain compliqué. Nous essayons à nouveau. Cette fois, le résultat est bon : en quelques secondes, le chemin apparaît distinctement, tout comme les principales crevasses et notre position exacte. Le verdict est sans appel. Nous sommes près de 250 mètres trop bas, une distance énorme dans un terrain aussi chaotique. Nous comprenons alors notre erreur. Un monticule de moraine isolé au milieu du glacier nous a perturbés. Ne l'ayant pas remarqué à l'aller, nous avons instinctivement cherché à le contourner. En réalité, il fallait quitter le glacier bien avant. Lorsque nous sommes passés à sa hauteur, il était déjà trop tard.
Quelques minutes plus tard, nous retrouvons enfin le sentier. Le plus cruel dans l'histoire est qu'une fois perchés sur les hauteurs, la lecture du glacier devient évidente. Sous la lumière de la lune, les reliefs, les crevasses et les zones de passage se distinguent parfaitement. Tout paraît simple vu d'ici. Nous ne pouvons nous empêcher de plaisanter : si quelqu'un nous avait observés durant notre heure d'errance sur le glacier, il nous aurait probablement pris pour deux parfaits guignols.
Nous faisons ensuite une courte pause pour troquer les chaussures d'alpinisme contre les baskets. Le confort revient instantanément. Nous en profitons pour manger et boire à l'endroit même où nous avions déjeuné la veille. Ou plutôt l'avant-veille, vu l'heure. En m'asseyant sur ce même rocher, j'ai pourtant l'impression que cela remonte à une éternité. Entre-temps, il y a eu une voie magnifique et une longue descente.
On descend par le chemin très large au refuge de Lognan. La frontale, au minimum car elle n'a plus beaucoup de batterie, les lumières rouges et blanches du chantier des Grands-Montets ne nous quittent plus.
1h 52, nous atteignons finalement le refuge. Nouvelle petite pause. Il commence à faire bien chaud, le vent froid du glacier a disparu et la température paraît presque étouffante. Nous troquons nos habits pour passer en short et t-shirt, Sylvain s’allonge pour faire passer une crampe et nous repartons ensuite sur le joli sentier qui serpente sous le refuge. Plus bas, le chemin rejoint une large piste de terre et de sable qui plonge vers la vallée parallèle à une piste de ski. Les derniers 600 mètres de descente deviennent alors un véritable supplice pour les genoux. Après près de vingt-quatre heures d'effort, chaque pas résonne dans les jambes.
Une ultime escalade de barrière nous permet de quitter le chantier. Il ne reste alors que quelques centaines de mètres. Les voitures apparaissent enfin, il est 3 heures du matin lorsque nous atteignons le parking.
On trie les affaires et, heureusement, je n'ai pas été pris de boulimie. Je retrouve ma pizza achetée deux jours plus tôt, bien croquante et sèche. Un Red Bull complétera ce festin.
Je programme le GPS pour Strasbourg. Arrivée prévue à 7 h 25, parfait, je pourrais partir bosser 15 min après mon arrivée... Sylvain est plus chanceux, il n’a qu’une heure de route.
Pour lutter contre la fatigue, j'engloutis tout ce qui contient du sucre. Je roule prudemment, d'autant plus que deux biches traversent la route peu après Vallorcine. Jusqu'à Martigny, les virages et l'attention qu'ils demandent suffisent à me maintenir éveillé. Mais à hauteur de Bex, le contrecoup devient brutal. Depuis un petit moment, malgré la musique qui tourne dans l'habitacle, j'entends des bribes de voix et de mélodies indistinctes. La fatigue commence à jouer avec mes sens. Je m'arrête à 4 h 35 sur une aire de repos et programme un réveil quinze minutes plus tard. Je m'endors presque instantanément. Cette micro-sieste me fait un bien fou. Lorsque je repars, l'esprit est à nouveau clair.
Après Bâle, pourtant, la lutte reprend. Les paupières deviennent lourdes et une nouvelle pause s'impose. Quinze minutes supplémentaires à somnoler avant de reprendre la route. J’en profite pour envoyer un message pour prévenir que je serai finalement au travail à 10 heures.
À 8 h 05, j'arrive à la maison. Le rituel de retour commence : vider les sacs, étaler le matériel humide pour le faire sécher, prendre une douche et s'accorder enfin un peu de repos. Je m'allonge de 8 h 45 à 9 h 30.
Mauvaise idée. Je me réveille dix fois plus fatigué qu'avant de m'endormir.
A 10h je suis au bureau. La matinée de travail se déroule tant bien que mal. Entre 13 h et 14 h, le manque de sommeil devient particulièrement difficile à supporter, puis l'organisme finit par retrouver un semblant de fonctionnement normal. Étonnamment, je ne dors même pas le midi, alors que j'avais pris soin d'emporter mon matelas de camping en prévision. Le soir venu, je me sens presque en forme. Il est enfin temps d'aller me coucher après une parenthèse de 42 heures 30 durant lesquelles je n'aurai cumulé qu'une heure et demie de sommeil.
Un week-end comme je les aime. Une belle aventure partagée avec un bon ami, loin de la foule et du bruit. Du beau caillou, des paysages grandioses, un coin du massif que je connaissais peu, de l'engagement physique et mental, quelques imprévus et beaucoup de bons souvenirs.
Je repense une dernière fois au granit rouge, aux longueurs suspendues dans le vide, au froid, à notre errance sous la lune et aux kilomètres pour rentrer. Une immense fatigue, certes, mais surtout cette satisfaction rare que procurent les grandes journées de montagne. Au fond c’est pour cela que j’y vais, que demander de mieux ?
Bravo Sylvain pour l'enchainement de la voie !
LS
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