Aloha : L’ascension pour l’échafaud !
Il y a quelques mois de cela, en digne enfant du Kronthal, je retournai fouler ses terres lors de l'une de ces journées à l'atmosphère si singulière. Après un échauffement des plus sommaires, je me retrouvai comme à mon habitude sur la vire permettant d’accéder au plafond du Kronthal. Rien de bien particulier jusque-là. Cependant, un groupe d’Allemands vint très vite envahir le secteur. Sur le moment, je ne leur accordai qu’une attention distraite. Après tout, le Kronthal est depuis bien longtemps devenu une terre internationale. Mais quelque chose finit par attirer mon regard : l’un d’eux venait de s’élancer dans la mythique Aloha (9a).
Cette vision fit aussitôt remonter le souvenir d’une conversation avec un certain AK qui, quelques jours auparavant m’avait parlé d’un jeune Hollandais enchaînant les essais dans la voie grâce à pas moins de quatre coincements de genou distincts. Comme souvent, un vernis narratif avait été appliqué à l’histoire. Néanmoins, en observant bien ce grimpeur je dus reconnaître qu’il existait bel et bien un repos genou d’une ingéniosité déconcertante. Si bon qu’il lui permit même, au beau milieu de l'effort, d’ôter paisiblement son tee-shirt avant de repartir comme si de rien n’était. Une scène presque obscène pour quiconque avait déjà passé plus de trois secondes à suffoquer dans cette voie.
Au gré de la séance, je finis par lier conversation avec ce fameux Allemand. Il s’appelait Nils, venait de Sarrebruck et la réussite semblait à portée de doigts. Les sensations étaient là, les méthodes aussi et cela se confirma très vite puisqu’au cours de cette même journée il chuta à deux reprises dans le tout dernier mouvement.
À mesure que la lumière déclinait, les affinités se tissèrent avec une aisance inattendue. Au détour de discussions méthodologiques et des sempiternels débats sur les spécificités du Kronthal, nous scellâmes cette première rencontre en échangeant nos contacts, nous jurant avec cet enthousiasme teinté de vantardise toute gasconne de « regrimper vite ensemble ».
Puis le temps fila et ce moment se dilua peu à peu dans les méandres de ma mémoire …
Après quatre mois, je me retrouvai de nouveau au Kronthal. J’y croisai Amos qui m’apprit entre deux mots que Nils aurait finalement enchaîné Aloha une dizaine de jours plus tôt… presque en catimini. L'étonnement fut de taille. Comment un tel exploit avait-il pu passer inaperçu ? Dans nos contrées, une telle prouesse justifiait d'ordinaire son lot de chroniques, alimentait les conversations, suscitait l'incontournable débat sur les cotations, voire une polémique passionnée sur l'usage des genouillères.
Il m'apparut alors inconcevable de laisser ce fait d'armes sombrer dans les tréfonds des fables alsaciennes. Je dégainai donc mon téléphone pour adresser mes louanges au jeune vainqueur et l'inviter à s'épancher sur cette ascension.
Retour sur notre échange entre trajectoire personnelle et secrets d'une ascension silencieuse.
ST
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Salut Nils, bravo pour la croix et merci d'avoir pris le temps pour cet échange ! Avant de parler d'Aloha, est-ce que tu pourrais te présenter en quelques mots ?
Salut et merci à toi pour cette proposition d'interview ! J'ai 23 ans et je grimpe depuis onze ans, peut-être douze. J'étudie actuellement à Sarrebruck. Avant la grimpe, jusqu'à mes 12 ans je jouais au foot. Et puis, à un moment ça a changé, je ne sais pas trop pourquoi, mais au début comme tout le monde j'étais surtout content de pouvoir faire du bloc, tu vois juste le truc basique du débutant qui s'amuse à trouver comment passer un bloc.
Comment on passe de cette approche purement loisir et « fun » au monde de la compétition et des entraînements plus « sérieux » ?
À un moment, je suis rentré dans l'équipe locale et c'est là que j'ai commencé à prendre les choses un peu plus au sérieux, à m'entraîner. J'avais 14 ou 15 ans. Honnêtement, j'étais ce que j'appellerais un compétiteur « moyennement performant ». J'ai réussi à aller à quelques coupes d'Europe jeunes, c'est ma plus grosse réussite en compétition. C'était fun, je me donnais à fond, mais je n'ai jamais fait partie des très bons. J'ai arrêté la compétition vers 18-19 ans.
Ce qui frappe quand on cherche des infos sur toi, c'est que tu as un profil très discret : pas de 8a.nu, pas d'Instagram, pas d'articles ou d'interviews. C'est un choix assumé ?
Oui, c'est un choix. Je n'aimais pas trop la bulle médiatique de l’escalade, ce fait d'être en compétition. Quand quelqu'un poste quelque chose, on se retrouve tout le temps à se comparer les uns aux autres. Et à mon avis, ça détourne l'attention de ce que je veux vraiment faire : « grimper pour moi ». Je pense que c'est bien de laisser chacun grimper comme il veut, tant que ça ne limite pas les autres !
Avec une philosophie pareille et cette envie de fuir les réseaux, j'imagine que le sponsoring et la recherche de marques qui pourraient t’accompagner, c'est quelque chose qui est très loin de tes priorités ?
Oui, d'abord je ne pense pas être assez fort pour ça. Et puis aujourd'hui, j'ai l'impression que dans le sponsoring, il ne s'agit plus tellement de simplement soutenir l'escalade. Si tu veux être sponsorisé sérieusement par les grandes marques d'escalade, il faut savoir te vendre, être ton propre manager, savoir toucher beaucoup de monde. Moi me soutenir, ce n'est pas spécialement intéressant pour eux. Il faudrait que je sois bon pour construire un profil sur les réseaux sociaux, avoir beaucoup de followers, gérer la pression de devoir grimper certaines cotations et ce n'est pas ce que je veux.
Ça te permet au moins de garder une liberté totale sur ta pratique. Cette liberté, tu l'as pas mal exploitée en voyageant ces derniers temps non ?
L'année dernière j'étais sur mes études donc j'ai dû lever un peu le pied. Mais les deux années d'avant, j'ai passé le plus clair de mon temps dehors, principalement entre l'Espagne et la Norvège avec quelques détours autour. Une période où la grimpe en falaise occupait vraiment tout l'espace.
J'ai vu que tu avais fait Chilam Balam (9a+/b, NDLR : la cotation est sujette à débat), c’est ton plus gros projet jusqu'ici ?
C'est clairement ma plus grosse réussite en termes de cotation et probablement aussi en termes de processus. J'y suis resté deux mois, voire un peu plus. Après, j'ai fait pas mal d'autres petits projets, mais s'il y en a un qui m'est vraiment personnel, c'est Coup de Grâce (9a) en Suisse. C'est une voie qui compte beaucoup pour moi. Il y a sept ans, j'avais vu quelqu'un grimper dedans et je m'étais dit : « ouah, ça a l'air trop bien, je veux faire du 9a un jour ». À l'époque, c'était totalement abstrait comme niveau pour moi, presque un mythe. Quand j'y suis finalement allé, ça m'a pris environ une semaine de travail. C'est marrant de boucler la boucle comme ça, de finir par grimper une voie qui t'avait donné envie de te donner à fond à la base. C'était vraiment spécial comme expérience.
Tu dirais que c'est quoi ton profil de grimpeur, ta marque de fabrique sur le rocher ?
Je ne suis pas un bloqueur ça c'est sûr (rires). Je plafonne en général autour du solide 7C+, peut-être 8B grand max si je m'y mettais vraiment. Ma force, c'est plutôt la voie, arriver à enchaîner les mouvements même bien daubé, être stratégique, économiser, m'adapter, grimper vite, trouver des astuces (coincements de genou, talons, contrepointes, ce genre de choses) pour être efficace. Pas besoin d'être le plus fort (rires). Donc mon style, c'est un peu ça : pas très puissant, plutôt brouillon, je me jette d'une prise à l'autre, ça doit pas être très joli à regarder. Et je préfère clairement les dévers et les toits.
Et c'est en Espagne que tu trouves ton bonheur pour ce style de grimpe, ou tu as d'autres paradis cachés ?
Oui, pour moi les meilleurs spots sont en Espagne. Difficile de pointer un coin précis. J'aime beaucoup le calcaire. Flatanger, c'est pas mal aussi mais ce n'est pas comparable à l'Espagne où tu as tellement de sites incroyables aux styles différents très proches les uns des autres.
Bon, parlons d'Aloha maintenant. Pourquoi avoir choisi cette voie en particulier ?
D'abord, parce que c'est près de chez moi et parce que c'est un toit (rires). Et puis, quand j'ai commencé à m'intéresser aux voies dans le neuf c'était un peu un mystère. J'avais entendu parler de l'ascension de Julius Westphal, il y avait des rumeurs autour de cette voie, presque un mystère. C'est ça qui m'a attiré parce que sinon, je ne grimpais pas trop en Alsace avant. Plus jeune, j'allais surtout à Berdorf, ou un peu plus loin en France, ou côté allemand dans le Palatinat. C'est moins bien que l'Alsace, mais c'était plus proche de chez moi.
La première fois que tu vas dans Aloha, ça s’est passé comment ?
C'est une voie un peu particulière. Si tu trouves les méthodes, les mouvements pris individuellement ne paraissent pas si durs. Mais si je mets plusieurs montées, disons trente minutes dans le toit et que je veux y retourner, j'ai l'impression que mon corps est complètement exténué, même si les mouvements en eux-mêmes ne semblent pas si extrêmes. Et c'est très, très technique, il faut vraiment savoir se déplacer en trois dimensions !
Si tu nous racontais un peu la voie section par section ? Comment tu la découperais et ce qui ressort pour toi ?
Après le début facile dans le toit sur les bonnes prises, tu arrives au premier mouvement vraiment marquant, aller chercher la première réglette. Ce n'est pas le plus dur en soi, mais c'est un mouvement aléatoire qui demande de la force et un bon placement. Ensuite, la grimpe globale dans le toit est ok mais ça daube. Et puis, il y a le dernier pas de bloc. J'ai toujours pensé que ce n'était pas le plus dur, mais le dernier mouv, j'y suis tombé une dizaine de fois, j'exagère peut-être un peu mais vraiment très souvent. Parce qu'il y a cinq ou six méthodes possibles, avec le talon, en changeant talon-pointe pour éviter la perte des pieds, en sautant sur ce plat bizarre pour retourner la main… J'ai essayé toutes les méthodes, je tombais, je changeais, je tombais, je rechangeais. Au final, la meilleure méthode pour moi a été la version « sautée », celle avec la méthode la plus risquée paradoxalement.
En termes de temps passé, ça représente combien de séances au total ?
En tout, je dirais cinq, six, sept séances réparties sur 5 mois, quelque chose comme ça. Difficile à dire précisément, je n'ai pas tenu de carnet !
Parlons un peu de méthodes et d’éthique. Tu as introduit une nouvelle séquence en utilisant une prise du 8c voisin (NDLR : L'âme du Phoenix). Chez nous, l'éthique est parfois assez stricte là-dessus, d'autant que les voies sont assez proches, contrairement à l'Espagne par exemple. Tu avais ça en tête, ou c'était logique pour toi ?
C'était logique pour moi, oui, parce que prendre les bonnes prises, c'est logique (rires). Pour moi, cette prise était clairement dans la ligne. J'en ai parlé avec Amos et on était d'accord. Mais bon, si la communauté dit que cette prise est exclue, alors elle est exclue et je n'ai pas grimpé la voie (NDLR : difficile de trancher au préalable, aucun des ascensionnistes précédents n'étant du coin pour donner son avis directement et personne ne semblait avoir eu cette idée avant lui ). Ce serait juste une version plus facile que j'ai faite. Je n'ai pas vraiment d'opinion tranchée. Si je l'avais su avant, j'aurais essayé sans. Parfois, c'est précisé dans le topo et c'est très bien, souvent c'est utile si on veut créer des voies plus dures. Pour moi, ça ne change pas grand-chose, parce que je suis très confiant sur le coincement de genou qui suit, j’aurais trouvé un autre moyen. Mais si les gens trouvent que c'est un changement trop important de la ligne, je suis totalement à l'aise avec l'idée de retirer la prise. Tout le monde doit pouvoir donner son avis et que quelqu'un dise « si j'utilise cette prise, c'est 8c+ », c'est ok pour moi.
Tu as trouvé un incroyable repos sans les mains au milieu de la voie. Des amis qui ont essayé m'ont dit que les genoux sont très, très techniques. Pour toi, ça change tout ?
Ça fait une grosse différence, oui, mais c'est très physique et très technique. Il faut vraiment avoir confiance dans tes genoux, parce que tu es sur des placements précaires. Un genou est un peu meilleur que l'autre, mais ça reste un repos pas facile à prendre. Le problème pour donner mon avis sur la difficulté, c'est que pour moi c'est compliqué de juger, je suis plutôt bon en coincement de genou, donc je peux bien les utiliser. Mais est-ce que la voie est plus facile parce que j'utilise ces coincements, ou parce que je suis simplement bon avec cette technique et que mon gainage est adapté ? Si beaucoup d'autres grimpeurs peuvent les utiliser et trouvent que ça facilite, alors oui, il faut décoter. Mais ça reste un débat compliqué.
Au passage, sur le débat global des genouillères en escalade… ?
Mon avis, c'est que le sport évolue. Utiliser des coincements de genou, c'est très naturel, surtout dans les zones avec des grosses colos où c'était déjà naturel sans genouillère à l'époque. Ce n'est pas comme si j'utilisais un crochet métallique. Le sport progresse et la plupart des voies dures d’aujourd'hui ont été grimpées avec des genouillères.
Ton ressenti sur la cotation, alors ?
Je pense que ça peut être 9a. Un 9a pas trop dur, mais 9a. Difficile à dire vraiment. Les compétences en coincement de genou aident tellement dans cette voie. Si on la grimpait comme les premiers ascensionnistes, je pense que ce serait un 9a très dur. Avec les méthodes actuelles, je dirais 9a, peut-être 8c+, mais plutôt 9a.
La suite des projets, en Alsace ou ailleurs ?
J'étais super motivé pour finir Aloha, justement parce que je veux attaquer le 8c+ que tu as fait (NDLR : Le Labyrinthe de Pan). Je trouve que la combinaison serait géniale de partir du 8b (NDLR : Le Rempart d’Argile) pour rentrer dans le 8c+. Mais le 8c+ me semble quand même bien costaud, parce que les mouvements individuels sont à mon avis, potentiellement plus durs qu'Aloha.
Tu trouves les mouvs d'Aloha plus faciles que ceux du Labyrinthe ? C'est fou ce que tu me dis, parce que moi, j’ai fait une montée dans Aloha et j'ai dû faire genre quatre ou cinq mouves sur dix/douze, alors que j'ai enchaîné le Labyrinthe de Pan (rires).
Oui ! Mais évidemment, plus tu grimpes dans une voie, plus la sensation de difficulté change, parce que tu t'habitues aux mouvements ils deviennent fluides, même ceux qui paraissaient durs au début. Donc difficile de comparer avec une voie que tu commences à peine à essayer. Mais je pense quand même que c'est un peu plus dur. Si le pas de bloc du 8c+, celui à partir de la réglette avant d'aller dans l'épaule était à la fin de la voie et pas au départ ce serait nettement plus dur (rires).
Et la combinaison départ Labyrinthe + sortie Aloha, ça donnerait quoi à ton avis ?
L'idée serait géniale, avant d'aller sur la corne dans le 8c+, partir à gauche au lieu de monter, faire la traversée et finir dans Aloha. Ça pourrait être du 9a+, peut-être plus, je ne sais pas. Je n'ai pas essayé à proprement parler, mais je pense que c'est déjà bien dur. Si tu pars du 8b dans le 8c+ que tu as fait, je pense que c'est déjà du 9a, parce que tu n'atteins pas vraiment la dalle avec les pieds, donc tu ne peux pas vraiment te reposer.
Un autre projet ailleurs ?
J'ai un gros projet, mais c'est peut-être un objectif inatteignable (rires). J'ai essayé Stoking the Fire (9b) les deux dernières saisons à Santa Linya. J'ai bien tous les mouvements. Mais la voie, c'est de la résistance pure. Même si les mouvements paraissent ok individuellement, dès que tu pars du sol après trois dégaines, tu tombes parce que t'es déjà beaucoup trop daubé, en tout cas pour moi (rires). On verra ce que je peux y faire. Ce serait clairement une voie de rêve.
Merci beaucoup Nils et à bientôt au Kronthal peut-être, pour quelques bonnes méthodes à échanger !
Avec plaisir, j'espère bien ! Et si tu peux me filer tes méthodes du Labyrinthe, je suis preneur, ça m'aiderait pas mal.

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