Voyage à Céüse, la reine des falaises

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Le réveil fut une erreur de température.
Avant même d’ouvrir les yeux, Jade et Stan retrouvèrent cette chaleur épaisse des matinées d’été au Kronthal. Celle qui semblait monter directement du rocher, rester prisonnière des feuillages et s’accrocher à la peau dès les premières minutes de la journée. Pendant quelques secondes, rien ne semblait avoir changé. La même lourdeur dans l’air, la même sensation d’une journée déjà trop chaude avant même d’avoir commencé.
Puis la fermeture de leurs tentes glissa. Le paysage vint brutalement corriger leurs sens encore endormis. À la place des hêtres alsaciens et du grès rose familier apparut une immense paroi blanche dominant la vallée : Céüse.

Perchée plusieurs centaines de mètres au-dessus d’eux, la falaise imposait immédiatement sa présence. Ils étaient venus ici avec une idée simple, presque naïve, laisser derrière eux la canicule des derniers jours et retrouver un peu de fraîcheur. Mais même la grande Céüse n’avait pas réussi à tenir l’été à distance. La chaleur elle aussi, avait fait le voyage.
Elle n’entama pourtant pas la détermination de nos deux protagonistes. Depuis plusieurs années déjà, un rituel bien installé les ramène inévitablement chaque été vers cette paroi si singulière. Car Céüse possède cette capacité étrange à devenir bien plus qu’un simple lieu. Chaque passage ici ressemble davantage à un rendez-vous qu’à une simple visite. Plus qu’une falaise, Céüse est un véritable test de bravoure.

 

Jade face à la marche ! 

 

Pour leur première journée, pas question de perdre du temps.
Jade s’attaque à Monnaie de Singe (8a+), classique incontournable de Céüse, également connue pour avoir été le chant du cygne d’un certain AK… La ligne commence par un mouvement de bloc avant d’enchaîner une section rési jusqu’à un repos salvateur à la sixième dégaine. La suite offre quelques instants d’espoir avant de rappeler brutalement la réalité avec un dernier passage en dalle sous le relais.
Stan, lui, choisit La Dolce Vita (8a+). Une autre partition, dans un registre bien différent. Après une entrée en matière en 7a donnant presque l’impression d’une promenade tranquille, la voie révèle rapidement son véritable caractère avec un pas de bloc où le saut d’une dégaine devient une nécessité aussi inconfortable qu’inévitable. Un repos permet ensuite de reprendre ses esprits avant une dalle finale demandant précision et concentration.
L’un comme l’autre se lancent donc avec cette confiance particulière accumulée pendant les longs mois d’entraînement précédant le voyage. Cette sensation étrange que ressentent souvent les grimpeurs lorsqu’ils arrivent enfin devant une voie longtemps imaginée, celle d’être prêts, presque certains que les choses vont fonctionner.
Une confiance que Céüse se charge généralement de remettre rapidement à sa place…

Jade est d’abord accueillie par la fameuse marche d’approche, un premier adversaire inattendu qui lui procure déjà son lot de souffrance. Mais la falaise ne compte pas s’arrêter là. Très vite elle fait également connaissance avec le premier pas de bloc de Monnaie de Singe, un mouvement d’épaule aussi violent qu’élégant.
Stan de son côté, connaît déjà La Dolce Vita. Deux ans auparavant, lors du dernier jour du voyage, il avait laissé cette même ligne derrière lui après quatre jours d’essais acharnés. Tout s’était joué dans le dernier mouvement, où une ultime chute avait repoussé le succès. Il repart donc avec des velléités d’enchaînement rapide. Une vieille connaissance, pense-t-il.
Seulement Céüse n’est pas une falaise qui accepte facilement de se laisser apprivoiser. Le tracé qui semblait familier lui apparaît soudain beaucoup plus complexe que dans ses souvenirs. Les gestes qu’il imaginait maîtrisés refusent de s’enchaîner et il se retrouve incapable de relier plus de deux mouvements consécutifs.
Essayant de ne pas se décourager, nos protagonistes poursuivent leurs efforts les jours suivants, mais les résultats tardent à venir. Jade reste bloquée sur le pas de bloc des deux premières dégaines, tandis que Stan connaît même une forme de régression inquiétante. Certains mouvements pourtant déjà réalisés semblent devenus impossibles, comme effacés par la chaleur et la fatigue.

La guerre d’usure commence alors.
Comme deux ans auparavant, les doigts de Stan commencent progressivement à partir en lambeaux. La peau disparaît séance après séance, laissant apparaître de véritables plaies. Il doit multiplier les couches de strap pour continuer à tenir les prises. Et Jade, de son côté, voit elle aussi son corps toujours un peu plus meurtri par ce premier pas de bloc. Essai après essai, le mouvement la repousse avec une régularité presque vexante, laissant peu à peu la fatigue s'accumuler.
À l'aube du quatrième jour, malgré la beauté exceptionnelle de l'endroit, l'usure commence à gagner les esprits.
Puis l’espoir revient.
Dès son premier essai de la journée, Jade passe enfin le pas de bloc avant de tomber seulement un mètre plus loin. Une chute frustrante, certes, mais surtout une preuve que la voie commence peut-être à consentir sa présence.
Stan, de son côté, retrouve un peu de précision. Pour la première fois, il réussit à effectuer la moitié de la première section.

Jade poursuit alors avec un essai aussi prometteur qu’étrange. Le départ passe avec une facilité presque suspecte. Le pas de bloc est avalé, la section rési jusqu’à la sixième dégaine s’enchaîne. Tout semble enfin se mettre en place.
Puis elle craque dans un mouvement d’approche avant le dernier crux de dalle. Une chute presque absurde tant le reste de la voie avait semblé accessible.
Mais quelque chose a changé, elle le sent immédiatement.
Au loin, un éclair déchire le ciel. Le ciel commence à changer. Saisie par cette urgence, Jade décide de repartir immédiatement.
Le début passe encore.
Puis les éclairs se rapprochent. Le vent se lève.
Et l’orage éclate.
L’ascension prend alors une tournure inattendue. La pluie s’intensifie, la foudre illumine la vallée et chaque mouvement devient une lutte contre les éléments. Pourtant, Jade continue. Mouvement après mouvement, prise après prise, elle avance malgré des conditions qui ne cessent de se dégrader.
Arrivée dans la dalle finale complètement détrempée, l’espoir de succès semble envolé.
Pourtant le hasard réserve parfois d’étranges arrangements. Les minuscules prises incrustées dans la dalle ont miraculeusement échappé à la tempête.
Elle continue.
Un instant plus tard, trempée, secouée mais soulagée, elle atteint enfin le relais.
Monnaie de Singe est tombée.

Les deux jours suivants sont tout aussi difficiles pour Stan. Malgré le strap, qui rend la première section toujours aussi incertaine, il tombe à deux reprises dans le dernier mouvement de la partie bloc.
Deux chutes presque identiques. Deux retours au sol avec cette sensation étrange d’être suffisamment proche pour y croire, mais jamais assez pour l’obtenir.
Et comme souvent dans ce genre de combat, l’échec ne vient jamais seul. Une nouvelle plaie apparaît. Désormais, la main gauche rejoint la main droite dans la liste des victimes de La Dolce Vita. Il termine la journée résigné, convaincu que l’enchaînement est devenu impossible.
De retour à la falaise après une journée de repos, la peau n’est toujours pas réparée.
Dans un dernier excès de folie, Stan estime que la situation ne peut plus vraiment empirer. Perdu pour perdu, autant tenter l’ultime essai…
Il strappe alors légèrement ses doigts. Juste assez pour pouvoir retirer la protection avant le pas de bloc et retrouver un minimum de sensations.
Puis il s’élance.
Et cette fois, quelque chose fonctionne.
Pour la première fois du séjour, la section bloc passe. Le repos est atteint.
Le problème est maintenant ailleurs. Ses doigts saignent abondamment et la dalle finale reste toujours entre lui et le relais.
Les souvenirs de deux ans auparavant remontent immédiatement. Cette chute sous le relais. Ce doigt en sang. Cette impression d’avoir laissé filer une occasion unique.
Pendant un instant, il craint que l’histoire ne décide de se répéter.
Mais cette fois, le calme prend le dessus.
Et un peu plus haut, après tant d’essais et tant de doutes, La Dolce Vita cède.

 

La magnifique face de 100 Patates. 

 

Dans les instants qui suivirent, un autre combat toucha lui aussi à sa fin. Sous leurs yeux, Matteo Marobin acheva une longue histoire avec l'enchainement de la mythique Jungle Boogie (9a+).
Des projets différents.
Des histoires différentes.
Mais au fond, une même folie douce, accepter de perdre encore et encore, simplement pour connaître un jour cet instant rare où, pendant quelques secondes tout devient enfin limpide.

ST
 

image description ak
Posté le 08-07-2026 18:36
Félicitations à tous les deux pour ces superbes réalisations !

Et merci de nous faire vivre ces moments de grimpe loin de l'Alsace.
image description KevinS
Posté le 08-07-2026 02:09
Bravo Jade et Stan pour les enchaînements, et à Stan pour le récit ! Ça a l'air rude Céüse !
image description Yann
Posté le 08-07-2026 00:23
Bravo à vous ! Et merci pour ce superbe récit :-)